Petits essais en forme de notules

Malraux définit le lecteur par vocation comme celui qui jouit de «la faculté d'éprouver comme présents les chefs-d'oeuvre du passé»...



Je souscris à cette définition et m'attacherai à présenter ici quelques réflexions au fil de mes lectures qui suivent rarement l'actualité littéraire, pour le plaisir de partager découvertes ou, éventuellement, récriminations... . Quoique, la vie étant bien courte, il vaut mieux, dans la mesure du possible, écarter le désagréable lorsque cela, comme il arrive trop rarement, est en notre pouvoir et vouloir.






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vendredi 14 mars 2014

Photo de la semaine (70) : j'aurais pu...


J'aurais pu vous donner une nouvelle preuve de la belle entente régnant entre les deux Mokettes coquettes :



... ou encore, vous présenter une partie de ma collection de BD désormais en ordre : 



J'ai plutôt choisi une photo sans aucun intérêt artistique, mais qui témoigne de mon immense lassitude en cette fin d'hiver qui n'en finit pas de finir...




La petite lumière verte m'est bien sympathique : c'est celle de mon système de sécurité fort utile tant que les crocs de Moka junior ne sont que des dents de lait.

Par contre, j'ai parfois eu envie de taper avec un marteau sur la petite lumière orange qui a une tout autre signification et qui est demeurée allumée une bonne partie de l'hiver.

Quelqu'un saurait-il dire ce que signifie cette mautadite petite lumière?

Mes hommages et toutes ces sortes de choses...





dimanche 2 février 2014

Rencontre de Mokettes...

 Moka : Super! Je peux jouer dans la neige sans être frigorifiée!

Moka : et en plus, tatie est venue me voir!!! Génial!!!

Tatie : dis, je me ferais bien un petit roupillon d'après dîner, non?
Moka : tu es certaine? D'accord, mais on ressort ensuite!

Moka : petit roupillon sur le sol pour moi? ben...

Moka : tu as beau être la plus vieille, je ne trouve pas ça très juste comme situation.
Tatie : il faut que je repose mes pattes comme il faut si tu veux encore faire la folle dans la neige!

Tatie : voilà... tu es satisfaite maintenant?
Moka : ben... pas tout à fait...


Moka : c'est mieux comme ça, non?
Tatie : si tu le dis...











samedi 11 mai 2013

Photo de la semaine (50) : tergiversations...

Bon.  Cinquante participations, cela se célèbre... mais que publier pour satisfaire le public en délire qui se presse, tous les samedis matins, pour découvrir de nouvelles merveilles? Je ne sais trop, mais cela devient urgent, car je ne peux plus, à cette heure-ci, évoquer le décalage...

Une fleur de pommier? Martine a déjà représenté la chose avec beaucoup de maestria, et je ne vais tout de même pas «copier», moi qui interdis à cœur de semaine toute forme de plagiat...

Exit, donc, la jolie branche qui se déflore rapidement en cette journée de grand vent.  M'est avis que les pommes seront encore clairsemées...



J'avais aussi pensé à évoquer le pique-nique de la semaine dernière dans le quartier italien de notre nécropole montréalaise, ce qui aurait ouvert la porte au récit d'une légende urbaine née de la proximité du cimetière Notre-Dame-des neiges et de la faculté de médecine de l'Université de Montréal, mais, non... ce sera pour une autre fois.



Je vous parlerai donc plutôt d'un bédéiste venu rencontrer les étudiants de mon Cégep cette semaine : Michel Rabagliati...   C'est le bédéiste québécois le plus célèbre et dire qu'il vit de sa plume depuis
plus d'une dizaine d'années dans un «pays» qui compte 49% d'anal-phabètes fonctionnels, c'est déjà donné la mesure de son importance.


Michel Rabagliati est né tout comme moi en 1961, une année de grands crus donc.  Il a très bien gagné sa vie comme illustrateur avant d'envoyer balader les ordinateurs qui le rendaient fou pour revenir à la plume et à l'encre de Chine.
La série des Paul compte maintenant sept albums et il travaille au huitième en ce moment.* 

J'aurai l'occasion de vous reparler, cet été, de cet auteur que j'affectionne, car chaque album mérite son petit détour, mais je voulais aujourd'hui souligner ce qui m'a le plus retenue de son intervention auprès des étudiants.
Et peut-être cela se résumerait-il par un mot : l'exigence...
Au moment où le CAPES de lettres classiques disparaît pendant qu'on songe à ne plus enseigner l'écriture cursive aux enfants pour la remplacer par la maîtrise du clavier, ce petit bonhomme -il n'est pas très grand de taille- a fasciné les étudiants pendant une heure et demie en leur parlant de l'exigence d'un travail qui n'est pas très éloigné de celui des enlumineurs d'autrefois, à cette nuance près qu'il écrit lui-même ses histoires, inspirées en grande partie des vicissitudes de son quotidien et de celui des membres de sa famille.
Le fondamental synopsis pondu, il s'attelle au premier crayonné, semblable à ce que l'on retrouve dans l'album inachevé d'Hergé, Tintin et l'Alph-Art; ce premier crayonné est ensuite placé sur une source lumineuse qu'il a aménagée dans sa table à dessin pour qu'il puisse tracer le second crayonné. Certaines modifications sont alors faites. Vient enfin l'étape de l'encrage avec de fins petits pinceaux. Je ne puis vous montrer ces diverses étapes, mais vous imaginerez sans difficulté le travail nécessaire à l'élaboration des planches que vous pouvez consulter en ligne sur le site de l'auteur à moins que vous ne décidiez de vous procurer un de ses albums. 





*Le septième, qui n'est pas montré dans cette illustration est Paul au Parc.









Je m'arrête ici pour aujourd'hui, qui dit fin de session dit aussi... ai-je besoin de vous le rappeler : CORRECTIONS, ma damnation!

Je vous salue donc bien bas et passerai bientôt voir les copinautes d'Amartia...










mercredi 8 février 2012

Pour vous rincer l'oeil...

Je sens Michelaise frémir...  N'aie crainte!

En réalité, la fin de semaine passée, je n'ai pas réussi, comme le préconise Virginia Woolf dans Une chambre à soi, à tordre le cou de la fée du logis.  Comme la salubrité de notre habitation était légèrement menacée, Honey et moi avons décidé de nous consacrer à quelques tâches domestiques.  Nos fonctions sont très bien réparties : je nettoie et elle salit.  La photographie ci-contre illustre d'ailleurs son intense participation à mes travaux :

À défaut d’avoir eu le temps de vous concocter un charmant billet de mon cru, je n'ai pu m'empêcher, étant comme vous toutes une junkie de culture, de «consommer» quelques petites choses entre les périodes de frottage intensif.  J'ai donc eu envie de vous les faire partager...

Chroniques de Jérusalem




Angoulême est à la BD ce que Cannes est au ciné.  C'est dire à quel point la chauvine en moi a été comblée!!!  C'est en effet l'album Chroniques de Jérusalem qui a remporté cette année le Fauve d'or, distinction décernée au meilleur album de l'année.

Né en 1966, Guy Delisle est moins connu, au Québec, qu'un autre bédéiste presque de la même génération : Michel Rabagliati.  Les aventures de son alter ego, Paul, ont permis à Rabagliati de se tailler une place enviable dans le coeur des lecteurs québécois. Mais cet auteur méritant un peu mieux qu'une simple mention, j'y reviendrai ultérieurement.

Depuis des décennies, les bulletins d'informations nous tiennent au courant des échecs successifs des tractations entre Palestiniens et Israéliens. Nous avons donc l'impression de connaître un certain nombre de choses au sujet ces deux peuples.  Lisez ces Chroniques.  Vous constaterez à quel point le quotidien de la cohabitation entre Juifs, Musulmans et Chrétiens, dans la ville de Jérusalem, est fait de mille et un petits détails qui n'ont pas échappé à l'observation de Delisle.  Un très, très grand plaisir de lecture!  Vous pouvez d'ailleurs vous faire une idée en regardant les trente premières pages de la BD qu'il nous présente sur son site personnel dont je vous ai donné l'adresse plus haut.

Stéphane Heuet et Proust


Bien.  Je sens que c'est maintenant Danielle et peut-être Françoise qui vont m'attendre au détour avec une brique et un fanal.

Comme vous deux, j'aime Proust d'amour.  Comme je l'ai découvert lorsque j'avais seize ans, je fais le pari, à chaque année, de le présenter en classe, car, sur mes 120 étudiants, il y en a toujours un, deux si c'est une année faste, qui accroche à cette oeuvre et ouvre donc ainsi les portes d'un univers auquel il pourra revenir tout au long de son existence ( voir le billet de Danielle).

Évidemment, il y a les 118 autres.  Je ne peux pas tordre le cou, en plus de la fée du logis, de tous ceux qui «ne peuvent pas saisir [les réalités] qu'ils ne portent pas déjà en eux». (Marcel Proust, L'indifférent) L'hécatombe... je ne vous dis pas et vous laisse imaginer.  Donc, je dois trouver quelques subterfuges.  Et l'un de ceux-ci est la présentation de l'adaptation que Stéphane Heuet a entreprise...en BD.  Il est arrivé jusqu'au volume d'À l'ombre des jeunes filles en fleur.  Comme je trouvais qu'il tardait un peu pour la suite, je lui ai écrit cet été pour le rappeler à l'ordre.  Il m'a expliqué qu'il avait fait un petit ouvrage consacré, comme vous le voyez ci-contre, au monde de la mer, car il est marin et même fils de marin.  Un homme a bien le droit de se délasser un peu, mais j'espère qu'après mon rappel à l'ordre, il reviendra bientôt au Côté de Guermantes.  Sinon, je récidiverai.  Je sais être tenace lorsque besoin est.  Vous ai-je déjà raconté la réponse du libraire à qui je téléphonais toutes les semaines -j'avais quinze ans, donc au milieu des années-soixante-dix- pour savoir si mes Cahiers d’André Walter étaient bien arrivés? de guerre lasse, il m'a un jour répondu que le bateau les apportant avait fait naufrage...

Revenons à Proust.  J'utilise donc quelques cases de la BD de monsieur Heuet pour que mes étudiants de 2012 puissent avoir accès à ce monde qui se cache derrière les mots de Proust.  Voici l'une de ces cases provenant de l'album intitulé Un amour de Swann. Pas mal comme représentation de la bibliothèque de Charles, non?  Je sais, je sais.  La Recherche, c'est avant tout la beauté d'un texte, mais Proust était tellement habité par tous les autres arts... Toujours est-il que, si vous décidez d'aller voir d'un peu plus près, ne commencez pas nécessairement par Combray.  Comme cela arrive souvent, le bédéiste a évolué dans son dessin et il avoue lui-même que, si le temps lui est donné, il recommencera Combray dont le dessin est plus sommaire que celui des deux volumes d'À l'ombre des jeunes filles en fleur.


Montréal en photos


Contrairement à Françoise qui a la science infuse et nous présente toujours de très belles photos tout en avouant n'avoir aucun intérêt pour la technique, j'avoue faire partie de ces tâcherons qui ont besoin de décortiquer et de comprendre.  Cela m'amène à lire quelques revues de photographies que vous voyez sur vos présentoirs comme Chasseurs d'images ou  Réponses photos.  Comme je l'ai expliqué plus haut, les publications nous arrivent à la rame, il est donc peu probable que vous puissiez trouver dans vos kiosques le numéro de janvier de Réponses Photos.  Ne craignez rien, je ne vous parlerai pas des mérites comparés des divers objectifs, leur poids étant, pour moi, un critère majeur, compte tenu de mes os qui semblent, peu à peu, devenir de verre.  Par contre, je vous invite instamment à aller voir le site d'un jeune Français de trente-cinq ans, infirmier de nuit à Montréal, qu'il habite depuis deux ans avec sa petite famille.  Ses illustrations sont protégées et vous devrez donc faire le détour pour voir un peu son «journal de Montréal», car il s'est fixé comme objectif de mettre en ligne une photo par jour.  Comme cela arrive souvent, le regard neuf de quelqu'un qui débarque donne à voir la ville sous un nouvel angle... http://www.bwiti-photos.com/fr/portfolio-8368-0-100-journal-de-montreal.html

Voilà! Mon éclectisme vous a donné le tournis? Ne vous en faites pas, je m'énerve moi-même.  Et lorsque les promenades bi-quotidiennes avec Honey ne suffisent pas à me calmer... je reprends la brosse et le balai!!! et vogue la galère ;0)

Rendez-vous bien jusqu'au week-end en un seul morceau.  Il paraît qu'il fait froid chez vous, ces jours-ci... Comme nous serons au diapason pendant la fin de semaine (-15 ou -17 degrés) je resterai bien au chaud pour remplir la promesse faite à Nathanaëlle et à Tilia : vous présenter quelques peintres québécois qui ont traité de l'hiver et dont les tableaux se trouvent sur les cimaises du Musée des Beaux-Arts de Montréal.

@ +







mardi 17 janvier 2012

Norma et la BD

À la suite de plusieurs commentaires de lecteurs, Norma, qui éprouve elle-même quelques difficultés avec la bande dessinée a fait des recherches pour nous expliquer ce qui occasionne cette désaffection à l'endroit du neuvième art.

Je vous invite donc à faire un petit détour par le billet de Norma !

dimanche 15 janvier 2012

J'ai vu Tintin! (2)







Veuillez excuser le délai entre les deux parutions... Les aléas d'une existence palpitante ;0)

Mon premier texte mettait de l’avant, on s’en souviendra, ce que Steven Spielberg et Peter Jackson ont retenu des albums d’Hergé, à savoir les caractéristiques des personnages principaux et l’essentiel des séquences narratives provenant des trois albums à partir desquels le scénario a été élaboré.
Le présent billet portera davantage sur ce qui éloigne l’œuvre des cinéastes de celle du bédéiste.  Les appellations retenues pour désigner les deux catégories de créateurs sont déjà un indice de ce qui sera développé puisque, justement, ce sont en grande partie les différences entre les deux media utilisés qui expliqueront les divergences.

Une des scènes d'ouverture du film : Tintin découvrant la maquette de La Licorne sur le marché aux puces de Bruxelles. Le brocanteur, quoique fidèle au personnage de Hergé, ressemble étrangement à Steven Spielberg.... (2010 Columbia Pictures Industries, Inc. and Paramount Pictures)
Image retenue par l'article du Figaro  (1) Tintin au marché aux puces

Dans les commentaires qui suivaient mon premier texte, Michelaise nous disait avoir des réserves à l’endroit du 3D.  Au Québec, nous avons la possibilité de voir le film en version 3D ou non, mais il me semble que la principale dissemblance entre les deux variétés d’images est ailleurs.  En comparant quelques planches et certaines séquences, les éléments qui ressortent le plus sont au nombre de trois : la présence répétée de gros plans; le positionnement de l’œil du spectateur ou du lecteur par rapport à l’action représentée et surtout, surtout, la présence de la lumière. Est-ce dû à la période de production ou aux choix esthétiques des deux artistes? Un peu des deux probablement.  Je n’épuiserai certainement pas ici la question, mais je vous lance quelques pistes de réflexion qui participent de la mienne sur le fabuleux monde des images.

Les gros plans

J’ai toujours quelques Tintin   à portée de main et le nouveau petit format présenté il y a quelques années rend leur transport encore plus facile pour le voyage.  J'avoue toutefois que le visionnement du film et les lectures complémentaires qu'il a suscitées m'invitent à regarder différemment les planches de manière à découvrir les choix graphiques qui ont donné naissance au style d'Hergé.  Il faudra donc que je reprenne les albums un par un pour les examiner plus à loisir de ce point de vue. Je dirais tout de même que, malgré de vagues réminiscences de quelques gros plans, ils m'apparaissent comme n'étant guère nombreux dans les vingt-deux aventures de Tintin, et cela me semble s'expliquer par au moins deux raisons : sur le plan graphique, la forme des têtes des personnages de même que les aplats de couleur auxquels Hergé a été fidèle à partir du moment où Casterman lui a imposé l’abandon du noir et blanc n’invitaient pas à l’utilisation de plans rapprochés sur le visage des personnages, car cela n’aurait eu aucun intérêt. De plus, Hergé subordonnait toujours son dessin à l’impératif de la clarté de l’histoire à raconter. La simple recherche esthétique n’était donc pas inscrite à son programme. S'il se permettait quelque complaisance, c'était plutôt dans le dessin des voitures et des avions pour lesquelles il avait une réelle passion et dont des modèles précis apparaissent dans chaque album de Tintin.

J’avoue donc avoir  été particulièrement éblouie par les séquences du film de Spielberg où l’on voit les personnages en gros plan, tout particulièrement Tintin et Milou, car je suis un peu fâchée avec les yeux bleus du capitaine Haddock qui sont noirs un point c’est tout. Vous serez, par exemple, attentifs à ce plan où Tintin observe avec sa lampe de poche un modèle de la Licorne : on combine ici ombres et lumière et gros plan pour créer de superbes images.  Je salue tout particulièrement l’art des informaticiens-dessinateurs de WETA qui ont eu le souci de reproduire même le léger duvet blond que l’on retrouve sur les joues de l’intemporel jouvenceau qu’est Tintin! Au-delà des critiques sur le trop jeune âge du personnage, on peut tout de même reconnaître la magie de la technique comme on admirerait le rendu d’un tableau.
Un second visionnement, que je me promets pour bientôt, me permettrait d’ajouter d’autres exemples, mais, pour le moment, je vous invite à examiner une autre variante existant entre film et albums.

La diversité des plans.

À défaut d’avoir inventé la ligne claire, Hergé en est très certainement le principal représentant. Comme l’indique l’article de Wikipédia auquel vous pouvez vous reporter, la ligne claire implique certains choix esthétiques comme l’utilisation systématique des contours noirs ou les aplats de couleur qui rendent les bandes dessinées des tenants de cette esthétique immédiatement identifiables. 

D’autres choix se manifestent également non plus au niveau de la case, mais à celui de la planche.  L’article de Wikipédia parle de « l’unité et de la continuité des plans » que l’on peut observer dans cette planche du Crabe aux pinces d’or.  Cette planche a été placée, dans le film, à la suite des planches qui suivent le retour de Tintin du marché aux puces dans Le secret de la Licorne.  Si l’on avait voulu filmer cette scène à l'identique, il aurait fallu une caméra à l’épaule suivant le personnage tout en tentant de conserver toujours le même type de plan, la même orientation et la même hauteur par rapport au personnage filmé. Mon vocabulaire cinématographique comportant des lacunes, il sera plus simple de vous montrer la différence entre une planche de Tintin et celle d’une bande dessinée contemporaine : L’Angélus de Giroud et Homs.








Je ne parviens pas à mettre les deux planches côte à côte, mais je compte sur votre capacité d'observation pour remarquer combien le langage graphique s’est  complexifié en quelques décennies : le quasi gaufrier (2) d’Hergé a fait place à des cases de toutes les grandeurs chez Homs; toujours dans la planche de L'Angélus, les plans sont nombreux et divers, du gros plan des deux cases de transition à la plongée de la toute première case en passant par le plan improbable et curieux, pourtant positionné au centre de la page, qui implique que l’œil ou la caméra soit à l’intérieur du véhicule qui amènera le couple et l’enfant blessé vers l’hôpital.  À cette variété de plans s’ajoutent les variations de la couleur, le sépia retenu pour les premières cases renvoyant au passé du protagoniste alors que son présent sera plutôt gris comme l’est effectivement la couleur des jours de ce terne voyageur de commerce.

La juxtaposition de deux planches produites à plus de soixante ans d’intervalle montre donc à quel point le langage du neuvième art a évolué, les jeunes dessinateurs d'aujourd'hui ayant probablement intégré tout un nouveau ocabulaire visuel.  En ce qui concerne les aventures cinématographiques de Tintin recréées par Spielberg, s’ajoute encore à cette évolution de la représentation le passage à un autre medium ayant ses propres exigences.

Si l’on pouvait mettre en parallèle les planches montrant l’appartement de Tintin et la représentation du même appartement dans le film, on constaterait de surcroît à quel point les images d’Hergé sont métonymiques, un seul objet servant à représenter toute une pièce.  Lorsque Tintin entre dans son bureau, un coin de ce meuble sert seul à évoquer le passage du salon à cette pièce qui, dans le film, prend une dimension que n’avaient jamais imaginée les lecteurs de Tintin.  Le  bureau cinématographique de Tintin est en effet surchargé d’objets, presque de façon caricaturale comme dans cette vitrine où s’alignent des machines à écrire identiques.  Il fallait certes « habiter » l’image cinématographique, mais peut-être y a-t-il eu ici une certaine exagération. 

Pour en revenir à la variété des mouvements et des positionnements de la caméra, vous serez attentifs à certaines séquences qui sont d’une beauté à couper le souffle et que Spielberg n’aurait pu réaliser autrement qu’en utilisant le 3D.  Je pense à cette séquence où Tintin et Haddock parviennent, à dos de chameau, au bord d’une dune de sable très élevée et découvre la ville de Bagghar.  On a alors l’impression que la caméra est attachée aux ailes d’un aigle et plonge littéralement du bord de la dune pour nous faire découvrir cette ville où Sakharine projette de s’emparer du troisième modèle de la Licorne pour enfin posséder les trois parchemins qui le mèneront au trésor de Rackham. À l’heure actuelle, ce sont surtout quelques « techno-freaks » qui s’amusent avec le 3D, mais lorsque cette technique aura évolué et qu’elle sera à la portée d’un plus grand nombre de cinéastes, nous n’avons pas fini d’être étonnés…


Ombres et lumière

Je serai ici plus brève, car je ne voudrais pas perdre un lectorat qui n’est pas d’emblée conquis par rapport à la BD ou au 3D… L’apport le plus important du film sur le plan visuel est très certainement l’introduction de la lumière qui engendre des ombres… Hergé était catégoriquement opposé à la présence d’ombres dans ses dessins malgré les remarques insistantes d’un de ses collaborateurs E.P. Jacobs (Blake et Mortimer).  Pour lui, seul le trait importait et même la couleur lui semblait un ajout quasi superflue au point qu'il se fit longuement tirer l'oreille par Louis Casterman au début des années quarante, car il était impératif pour l'éditeur de présenter les albums de Tintin en couleurs de manière à pouvoir faire face à la concurrence.

Qu’aurait-il donc pensé de cet ajout dans le film de Spielberg?  Car le cinéaste a vraiment joué des contrastes lumineux, multipliant les scènes qui se déroulent la nuit ou le soir.  Encore là, je suis personnellement touchée par cet ajout même s’il ne respecte pas le travail initial du père de Tintin.  Peut-être faut-il ajouter que Georges Rémi était né en 1907, sept ans, donc, après l’invention du cinéma alors que Picasso devait dissimuler ses Demoiselles d’Avignon que même ses amis peintres avaient décriées.  En 1982, peu avant sa mort, Hergé avait toutefois reconnu le génie de Spielberg au point d'accepter de lui confier les droits de ses oeuvres, ce qu'il ne faisait pas volontiers et ce que font encore moins facilement ses héritiers.  Il y a donc à parier qu'il aurait certainement été saisi par le résultat.

Le regard se forge et se forme très tôt dans l’existence et, à moins de souffrir d’adultisme (voir l'article de Norma), on ne cessera de l’aiguiser.  Mais le regard que nous portons sur les choses dépend aussi de ce qu’il a eu comme nourriture.  Or, le monde des images est complexe, ondoyant et changeant.  En constante évolution.  Et je suis toujours surprise qu’en raison de la pléthore d’images de toutes sortes qui nous accablent ou nous réjouissent en agissant donc fortement et de façon immédiate sur la sensibilité, on n’accorde pas davantage de temps à la formation de l’œil à l’école.

(1) L'article du Figaro raconte par le menu toutes les péripéties qui se sont produites entre la rencontre de Spielberg et de Tintin et la réalisation du film; plus de vingt-cinq ans se sont écoulés entre le moment initial et le premier tournage en motion capture avec les comédiens en 2009.


(2) La notion de «gaufrier» renvoie aux planches qui sont composées d'un nombre égal de cases sur chaque ligne, ces cases devenant ainsi d'égale grandeur.

mardi 3 janvier 2012

J’ai vu Tintin!!! (1)

Publicité de Casterman pour la publication de l'album du film

En guise de prémisse

Mettons tout d'abord cartes sur table : je suis une Tintinophile finie depuis plus de quarante-cinq ans maintenant, c'est-à-dire que j'ai eu mes premiers albums de Tintin avant même de savoir lire et que je côtoie quotidiennement depuis l'univers de Georges Rémi.  Je peux donc dire, à l'instar d'un des biographes d'Hergé, Benoît Peeters, que «mon intérêt pour Tintin est presque aussi vieux que moi.» (Hergé fils de Tintin, Coll. Champs, Flammarion, p. 11)

Cependant, jusqu'à mardi dernier, mon amour était essentiellement livresque : je n'avais jamais vraiment accroché aux adaptations télévisuelles ou cinématographiques, qu'elles aient été réalisées avec des comédiens ou sous forme de dessins animés. J'attendais donc Spielberg de pied ferme. Et le mardi 3 janvier, je suis tombée sous le charme.  J'étais assise au milieu d'une rangée de petits garçons de six ou sept ans qui disparaissaient derrière leurs lunettes noires et leur immense «popcorn» et, si j'excepte le maïs soufflé inondé de beurre, je «cadrais tout à fait dans le portrait», poussant des «oh!» et des «ah!» autant sinon plus que mes petits voisins.  Avec un peu de recul, je peux maintenant mieux saisir ce qui m'a tellement émerveillée dans ce film qui demeure toutefois très différent du rendu des albums d'Hergé tout en en respectant parfaitement, à mon avis, l'esprit.

Des cinéastes respectueux

Steven Spielberg et son acolyte néo-zélandais, Peter Jackson, se sont en effet approprié la «substantifique moelle» de l'oeuvre pour la refondre dans leur propre creuset et, surtout, selon les façons de faire de notre époque.
L'écoute des suppléments qui agrémenteront très certainement le DVD à venir répondra peut-être à certaines de mes questions.  Par exemple, comment le travail s'est-il réparti entre les deux compères? Car il faut bien comprendre qu'une oeuvre comme Les Aventures de Tintin en 3D constitue une entreprise de longue haleine qui s'étale sur plusieurs années et qui implique de nombreux intervenants qui sont en interaction constante et qui ont un effet les uns sur les autres. La vision de Spielberg, fasciné par sa découverte tardive de Tintin en 1982, s'est incarnée à travers les instruments favoris de Jackson qui a requis les services de l'équipe de
WETA Digital, compagnie avec laquelle il avait déjà travaillé pour la trilogie du Seigneur des anneaux, puisque ce sont les informaticiens/dessinateurs de WETA qui ont animé le personnage de Gollum en utilisant la même technologie que celle qui est utilisée pour Les Aventures de Tintin.   
 
Pour revenir à la question du respect de l'oeuvre, je pense à deux choses : d'une part, l'attention particulière accordée à l'élaboration des personnages et, d'autre part,  la reprise de séquences entières empruntées aux trois albums qui ont été utilisés pour l'élaboration de ce premier film soit Le crabe aux pinces d'or, Le secret de la Licorne et Le trésor de Rackham le rouge. 





Les personnages

Tintin, Milou et le capitaine Haddock sont les trois personnages principaux de l'oeuvre d'Hergé et c'est donc à eux que l'on a accordé préséance.  Comme les amoureux de la Commedia dell'arte qui ne portent pas de masque, car les artisans qui les fabriquaient prétendaient qu'il n'était pas possible de représenter le sentiment amoureux, Tintin est le seul des personnages que l'on pourrait croiser dans la rue sans être surpris de son apparence.  Dans le système des personnages d'Hergé, il est aussi assez singulier puisque son faciès tout rond qui s'est petit à petite ovalisé tout au long de son histoire, ne présente pas le même nez que ceux des autres personnages masculins.  Dans le film de Spielberg, et c'est une de mes petites réserves, tous les personnages à l'exception, donc, de Tintin, affichent une certaine disproportion du corps par rapport à la tête qui lorgne du côté de la caricature.  Même le capitaine Haddock. Ce n'est pourtant pas le cas dans les albums.  Par contre, les actions et comportements des personnages et ce que nous savons de leur «psychologie» même s'il est un peu abusif d'utiliser ce terme dans le cadre des oeuvres d'Hergé, sont parfaitement respectés par Spielberg.  

Les séquences narratives

Quant aux séquences narratives qui composent les trois albums déjà mentionnés, elles ont été conservées en grande partie, mais remontées dans un autre ordre que celui que l'on retrouve en lisant d'affilée les bandes dessinées.  Ainsi a-t-on débuté par les premières planches de la Licorne, mais il a fallu introduire, un peu plus tard, plusieurs épisodes empruntés à l'album du Crabe aux pinces d'or pour pouvoir raconter comment le capitaine Haddock et Tintin en sont venus à se rencontrer.

Rares donc sont les séquences créées de toutes pièces.  C'est malheureusement le cas de l'affrontement presque final qui s'éternise entre le capitaine Haddock et le «bad guy» de service que l'on a développé à partir d'un des personnages secondaires du Secret de la Licorne.  On sent ici un peu de la complaisance qui animait déjà l'équipe productrice des effets spéciaux des grandes batailles du Seigneur des anneaux.  Je ne développe pas plus pour le moment, espérant que mon billet vous incitera à aller voir le film si ce n'est déjà fait. La présence de ce méchant de service a permis d'accentuer le côté manichéen souvent présent dans les films à l'américaine. Dans l'album, les ennemis de Tintin qui cherchaient à s'emparer des parchemins permettant de connaître la route qui les conduirait au trésor n'apparaissent qu'à la toute fin même s'ils se manifestent par leurs agissements, comme l'assassinat de l'homme au complet bleu venu avertir le héros du danger inhérent à sa quête.


Un second billet portera sur ce qui éloigne le film des albums, ce qui me permettra d'introduire quelques remarques sur les particularités du dessin d'Hergé dont il ne faut pas oublier qu'il s'est éteint en 1983, il y a donc presque trente ans maintenant.

samedi 26 mars 2011

L'encre du passé

Les réactions, à l'endroit de la bande dessinée, sont assez radicales : on adore ou on exècre, ce clivage suivant souvent une ligne de partage des âges comme si l'entrée dans le monde adulte signait l'arrêt de mort du «plaisir gratuit» -entendre sans bénéfice intellectuel - qui s'attache à la lecture des histoires en images.

Étant plutôt réfractaire aux limites et aux frontières, j'aime assez que se côtoient, sur ma table de travail, Gen d'Hiroshima, Du côté de chez Swann et The Shallows de Nicholas Carr.  Depuis quelques années, je donne même dans le prosélytisme et m'applique à trouver, pour chaque lecteur récalcitrant, LA Bande dessinée qui lui ouvrira la porte de cet univers infiniment divers et luxuriant.

Les événements tragiques récemment survenus au Japon m'ont incitée à ressortir de ma «bédéthèque» les mangas que je possède.  Les mangakas sont prolifiques et leur art pénètre lentement mais sûrement en Occident bien que nous n'ayons encore accès qu'à une infime portion de ce qui se publie au Japon.

Mais plutôt que d'aborder aujourd'hui l'oeuvre de Taniguchi ou celle de Nakazawa, j'aimerais attirer l'attention sur un album que deux occidentaux ont consacré, en 2009, au Japon de l'ère Edo : L'encre du passé de Maël et Bauza.

Comme l'indique le petit dossier que l'on peut télécharger à partir du site des éditions Dupuis, c'est la passion d'Antoine Bauza pour le Japon qui est à l'origine du projet.  Adepte de la calligraphie, Bauza voulait mettre en scène«un homme d'art plutôt qu'un homme d'épée», délaissant ainsi la figure du samouraï, image d'Épinal de la culture nippone.  Il a donc centré son scénario sur la figure d'un maître calligraphe, Môhitsu, qui, voulant faire rafraîchir son hakama, sorte de pantalon assez ample, découvre, à la faveur de sa visite à la teinturerie, une jeune fille au prometteur talent de peintre.  Môhitsu convaincra alors la jeune Atsuko de délaisser son emploi pour entreprendre son apprentissage auprès d'un grand peintre d'Edo.


J'arrêterai là le résumé d'une histoire qui mérite d'être lue et savourée, le dessin de Maël donnant une vie attachante à ces personnages.  Sur une base d'aquarelle aux teintes douces empruntées à la palette des tons d'ocre et de gris bleutés, Maël définit paysages et personnages à la plume, utilisant cette encre noire dans laquelle trempe également le pinceau de Môhitsu le calligraphe.  Les kanjis sont toutefois du maître Pascal Krieger.

Malgré les doutes qui assaillent tour à tour Môhitsu et Atsuko devant leur art respectif, je reviens périodiquement à cet album que je trouve apaisant par ses couleurs et ses mises en scène de paysages silencieux.

L'encre du passé me semble aussi témoigner de valeurs associées à la culture japonaise : le minimalisme, voire le dépouillement des pièces dans lesqueslles évoluent les personnages, dépouillement renvoyant à la recherche de l'essentiel; le respect et la civilité des échanges comme dans cette scène où Môhitsu rend visite à dame Akemi; la recherche, enfin, avec constance et détermination, de la perfection du moindre geste, fût-il le plus quotidien...

Au moment de la Seconde Guerre mondiale, les décideurs de l'Occident ont mis de l'avant la violence de la détermination de ce peuple, seul groupe humain contre lequel on a déchaîné la puissance nucléaire qui le menace à nouveau pour d'autres raisons.  Soixante-cinq ans plus tard, alors que tous déplorent les catastrophes successives qui frappent les Japonais, souhaitons que cette opiniâtreté ne les abandonne pas et qu'ils soient ainsi à même de puiser dans leur culture séculaire les ressources nécessaires pour continuer.