Petits essais en forme de notules

Malraux définit le lecteur par vocation comme celui qui jouit de «la faculté d'éprouver comme présents les chefs-d'oeuvre du passé»...



Je souscris à cette définition et m'attacherai à présenter ici quelques réflexions au fil de mes lectures qui suivent rarement l'actualité littéraire, pour le plaisir de partager découvertes ou, éventuellement, récriminations... . Quoique, la vie étant bien courte, il vaut mieux, dans la mesure du possible, écarter le désagréable lorsque cela, comme il arrive trop rarement, est en notre pouvoir et vouloir.






mercredi 8 février 2012

Pour vous rincer l'oeil...

Je sens Michelaise frémir...  N'aie crainte!

En réalité, la fin de semaine passée, je n'ai pas réussi, comme le préconise Virginia Woolf dans Une chambre à soi, à tordre le cou de la fée du logis.  Comme la salubrité de notre habitation était légèrement menacée, Honey et moi avons décidé de nous consacrer à quelques tâches domestiques.  Nos fonctions sont très bien réparties : je nettoie et elle salit.  La photographie ci-contre illustre d'ailleurs son intense participation à mes travaux :

À défaut d’avoir eu le temps de vous concocter un charmant billet de mon cru, je n'ai pu m'empêcher, étant comme vous toutes une junkie de culture, de «consommer» quelques petites choses entre les périodes de frottage intensif.  J'ai donc eu envie de vous les faire partager...

Chroniques de Jérusalem




Angoulême est à la BD ce que Cannes est au ciné.  C'est dire à quel point la chauvine en moi a été comblée!!!  C'est en effet l'album Chroniques de Jérusalem qui a remporté cette année le Fauve d'or, distinction décernée au meilleur album de l'année.

Né en 1966, Guy Delisle est moins connu, au Québec, qu'un autre bédéiste presque de la même génération : Michel Rabagliati.  Les aventures de son alter ego, Paul, ont permis à Rabagliati de se tailler une place enviable dans le coeur des lecteurs québécois. Mais cet auteur méritant un peu mieux qu'une simple mention, j'y reviendrai ultérieurement.

Depuis des décennies, les bulletins d'informations nous tiennent au courant des échecs successifs des tractations entre Palestiniens et Israéliens. Nous avons donc l'impression de connaître un certain nombre de choses au sujet ces deux peuples.  Lisez ces Chroniques.  Vous constaterez à quel point le quotidien de la cohabitation entre Juifs, Musulmans et Chrétiens, dans la ville de Jérusalem, est fait de mille et un petits détails qui n'ont pas échappé à l'observation de Delisle.  Un très, très grand plaisir de lecture!  Vous pouvez d'ailleurs vous faire une idée en regardant les trente premières pages de la BD qu'il nous présente sur son site personnel dont je vous ai donné l'adresse plus haut.

Stéphane Heuet et Proust


Bien.  Je sens que c'est maintenant Danielle et peut-être Françoise qui vont m'attendre au détour avec une brique et un fanal.

Comme vous deux, j'aime Proust d'amour.  Comme je l'ai découvert lorsque j'avais seize ans, je fais le pari, à chaque année, de le présenter en classe, car, sur mes 120 étudiants, il y en a toujours un, deux si c'est une année faste, qui accroche à cette oeuvre et ouvre donc ainsi les portes d'un univers auquel il pourra revenir tout au long de son existence ( voir le billet de Danielle).

Évidemment, il y a les 118 autres.  Je ne peux pas tordre le cou, en plus de la fée du logis, de tous ceux qui «ne peuvent pas saisir [les réalités] qu'ils ne portent pas déjà en eux». (Marcel Proust, L'indifférent) L'hécatombe... je ne vous dis pas et vous laisse imaginer.  Donc, je dois trouver quelques subterfuges.  Et l'un de ceux-ci est la présentation de l'adaptation que Stéphane Heuet a entreprise...en BD.  Il est arrivé jusqu'au volume d'À l'ombre des jeunes filles en fleur.  Comme je trouvais qu'il tardait un peu pour la suite, je lui ai écrit cet été pour le rappeler à l'ordre.  Il m'a expliqué qu'il avait fait un petit ouvrage consacré, comme vous le voyez ci-contre, au monde de la mer, car il est marin et même fils de marin.  Un homme a bien le droit de se délasser un peu, mais j'espère qu'après mon rappel à l'ordre, il reviendra bientôt au Côté de Guermantes.  Sinon, je récidiverai.  Je sais être tenace lorsque besoin est.  Vous ai-je déjà raconté la réponse du libraire à qui je téléphonais toutes les semaines -j'avais quinze ans, donc au milieu des années-soixante-dix- pour savoir si mes Cahiers d’André Walter étaient bien arrivés? de guerre lasse, il m'a un jour répondu que le bateau les apportant avait fait naufrage...

Revenons à Proust.  J'utilise donc quelques cases de la BD de monsieur Heuet pour que mes étudiants de 2012 puissent avoir accès à ce monde qui se cache derrière les mots de Proust.  Voici l'une de ces cases provenant de l'album intitulé Un amour de Swann. Pas mal comme représentation de la bibliothèque de Charles, non?  Je sais, je sais.  La Recherche, c'est avant tout la beauté d'un texte, mais Proust était tellement habité par tous les autres arts... Toujours est-il que, si vous décidez d'aller voir d'un peu plus près, ne commencez pas nécessairement par Combray.  Comme cela arrive souvent, le bédéiste a évolué dans son dessin et il avoue lui-même que, si le temps lui est donné, il recommencera Combray dont le dessin est plus sommaire que celui des deux volumes d'À l'ombre des jeunes filles en fleur.


Montréal en photos


Contrairement à Françoise qui a la science infuse et nous présente toujours de très belles photos tout en avouant n'avoir aucun intérêt pour la technique, j'avoue faire partie de ces tâcherons qui ont besoin de décortiquer et de comprendre.  Cela m'amène à lire quelques revues de photographies que vous voyez sur vos présentoirs comme Chasseurs d'images ou  Réponses photos.  Comme je l'ai expliqué plus haut, les publications nous arrivent à la rame, il est donc peu probable que vous puissiez trouver dans vos kiosques le numéro de janvier de Réponses Photos.  Ne craignez rien, je ne vous parlerai pas des mérites comparés des divers objectifs, leur poids étant, pour moi, un critère majeur, compte tenu de mes os qui semblent, peu à peu, devenir de verre.  Par contre, je vous invite instamment à aller voir le site d'un jeune Français de trente-cinq ans, infirmier de nuit à Montréal, qu'il habite depuis deux ans avec sa petite famille.  Ses illustrations sont protégées et vous devrez donc faire le détour pour voir un peu son «journal de Montréal», car il s'est fixé comme objectif de mettre en ligne une photo par jour.  Comme cela arrive souvent, le regard neuf de quelqu'un qui débarque donne à voir la ville sous un nouvel angle... http://www.bwiti-photos.com/fr/portfolio-8368-0-100-journal-de-montreal.html

Voilà! Mon éclectisme vous a donné le tournis? Ne vous en faites pas, je m'énerve moi-même.  Et lorsque les promenades bi-quotidiennes avec Honey ne suffisent pas à me calmer... je reprends la brosse et le balai!!! et vogue la galère ;0)

Rendez-vous bien jusqu'au week-end en un seul morceau.  Il paraît qu'il fait froid chez vous, ces jours-ci... Comme nous serons au diapason pendant la fin de semaine (-15 ou -17 degrés) je resterai bien au chaud pour remplir la promesse faite à Nathanaëlle et à Tilia : vous présenter quelques peintres québécois qui ont traité de l'hiver et dont les tableaux se trouvent sur les cimaises du Musée des Beaux-Arts de Montréal.

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dimanche 29 janvier 2012

La saga des condoms Benetton


En ce dernier dimanche de janvier, j'ai pensé ressortir de mes «archives» un petit souvenir approprié pour la méditation dominicale. Je vous demanderai, en plus des yeux de l'âme, de convoquer ceux de l'esprit, car en cette époque lointaine où le numérique n'avait pas encore pénétré les masses laborieuses, nous étions plus parcimonieux en matière de clichés lorsqu'il fallait débourser espèces sonnantes et trébuchantes pour l'obtention de la moindre image.

Bonne lecture, donc. Le recueillement vous permettra sans doute d'approfondir la signification du ci-dessous message…




 

C'est une petite école sise tout au haut de la montagne, derrière l'oratoire St-Joseph. Rare privilège, on y étudie encore paisiblement à l'ombre des arbres, au milieu des écureuils et des religieuses aux longues robes noires d'un autre temps. Ce jour-là, pourtant, les années 90 allaient brusquement se rappeler à notre souvenir dans toute leur singularité. Pénétrant dans la salle des professeurs, je perçus en effet une agitation pour le moins inhabituelle dont j'allais bientôt percer la cause.

 

 
«Ce n'est pas possible ! Il faut ab-so-lu-ment qu'elles retirent cela !

-Elles ont beau avoir le droit d'accrocher ce qu'elles veulent dans leur classe, il y a tout de même des limites !

-Moi, ça m'énerve : j'peux pas enseigner, j'arrive pas à m'décrocher les yeux de c't'affaire-là ! »

 

 
Qu'est-ce qui pouvait bien méduser ainsi notre pétillante physicienne et provoquer les foudres du bel historien ténébreux ? M'immisçant dans le groupe, toutes oreilles déployées, je finis par saisir ce qui s'était produit. L'une des classes de 4ème secondaire, pas la folle-échevelée-sympathique, mais l'autre, la pondérée-silencieuse-studieuse, avait semé le trouble dans les esprits de quelques-uns de ses professeurs, en affichant au fond de la classe un joli vivier de multicolores condoms déployés, image sur laquelle monsieur Benetton avait jeté son dévolu pour illustrer une nouvelle fois son «United colors».





 

 
Entrant le lendemain dans cette classe, je cherchai tout naturellement l'objet du délit. J'examinai de toutes mes lunettes le mur du fond car, myope comme une taupe, je dus vraiment m'attarder un petit moment : en lieu et place de l'immense poster qui eût été proportionnel à la réaction enseignante, je finis par découvrir la page centrale d'un magazine, à distance respectueuse de la tribune professorale. Mon éclat de rire fit lever des regards interrogateurs, et je dus expliquer la cause de mon hilarité. Et cette classe, généralement si docile, de se révolter ! Même Brigide s'enflamma, cette élève si calme que je n'osais jamais interpeller de peur de succomber au sournois lapsus qui me guettait depuis que j'avais, pour la première fois, vu son nom sur ma liste d'élèves.

 
Elles me racontèrent alors par le menu les pressions et remontrances qu'elles avaient dû endurer. Et elles mettaient toute leur âme dans ce récit car, habituellement louangées par les enseignants, elles s'expliquaient mal cette hyper-réaction devant une illustration pour elles banale. Imaginez : le professeur d'histoire avait même pris la peine de leur rédiger une gentille petite lettre, abusant d'un tutoiement paternaliste, pour leur remontrer que cet «objet», s'il avait sa place sur la table de chevet, ne devait certes pas s'étaler au su et au vu de tous.

 

 
Ulcérées par ce qu'il faudrait bien appeler un peu d'hypocrisie, elles répliquèrent de façon flamboyante et l'affaire prit encore plus d'ampleur : elles engagèrent les derniers sous du journal étudiant pour y publier, photocopie couleur à l'appui, un article au sujet de l'image incriminée, de leur liberté d'expression et de leur droit à l'information. Comme quoi il convient de prendre garde aux eaux dormantes.

 
Les enseignants ne cessèrent pour autant leur harcèlement et, peut-être par compassion pour les obsédés ou, de guerre lasse, les élèves acceptèrent une concession et déplacèrent la publicité à l'avant de la classe, sur l'une des parois constituant la niche dans laquelle s'encastrait le bureau du professeur. Pour voir l'image, l'enseignant aurait dû sortir de sa niche et carrément se retourner… La physicienne pourrait délaisser le dénombrement des condoms pour s'adonner à d'autres activités didactiques.

 

 
Ainsi, sur ce petit bout de mur, voisinèrent dorénavant les condoms Benetton et la pensée qu'avaient, au début de l'année, disposée les religieuses en lettres multicolores : «Dieu fait les premiers pas.»

 
                               mai 94


dimanche 22 janvier 2012

Je rue dans les brancards!

Oui, je rue dans les brancards, je tire la langue et je fais la mauvaise tête!

Pas envie de me lever, demain, à cinq heures, pour affronter la pluie verglacée et mes quarante élèves aux yeux de merlan frit ne sachant ni pourquoi ils sont dans le monde, ni ce qu'ils ont fait au bon Dieu pour se retrouver devant moi à la barre du jour!

Pas envie, vous dis-je, et je demeure polie!
Regardez-moi du haut de votre adultitude, fustigez-moi et enjoignez-moi de me conformer à mes responsabilités! Je pourrais vous tirer la langue, mais, virtuellement, c'est moins grave!

Quand on est comme ça, Honey et moi, on sait très bien qu'il n'y qu'une chose à faire : on se fourre sous la couette et on attend que ça passe!





Bon. Demain, je me donne un grand coup de pied là où le dos perd son nom (dire de mon père)  et, si ça ne marche toujours pas, je vais me pendre avec un élastique! (expression favorite de ma mère pour les grands jours)

Bonne semaine à vous quand même!!!


Honey et Marie-Josée

mardi 17 janvier 2012

Les Belles-soeurs débarquent à Paris

Je ne connais pas la hiérarchie des théâtres parisiens! Ne me fustigez donc pas si je vous envoie dans un bouge mal famé!  Je suis assez renseignée dans plusieurs domaines concernant la vie française, mais je ne peux pas tout savoir!

Je voulais tout de même vous signaler que, le 8 mars, Journée internationale de la femme, s'ouvrira à Paris, une série de représentations de la comédie musicale tirée des Belles-soeurs de Michel Tremblay.  Le synopsis présenté par le théâtre ne dit pas à quel point cette oeuvre a fait date en 1968 : en pleine mouvance de cette affirmation nationale qui devait conduire aux événements dramatiques de 1970 puis à l'élection du parti québécois en 1976, cette première oeuvre de Tremblay a tout d'abord été conspuée par la critique montréalaise, car l'auteur mettant en scène des femmes de l'est de Montréal utilisait le joual, cette forme d'argot québécois composé de termes empuntés à l'anglais et d'incorrections syntaxiques. (Le mot «joual» est d'ailleurs une déformation du terme «cheval».)
image:michel_tremblay.jpg
Michel Tremblay
Je ne sais pas dans quelle mesure on aura remanié le texte qui demeure tout de même, me semble-t-il, très accessible.  Comme je vous préviens longtemps à l'avance, vous pouvez peut-être trouver à la bibliothèque ou en librairie -il y a une librairie du Québec à Paris- le texte pour vous faire une idée.  Je n'ai pas vu la version «comédie musicale» à Montréal, mais on en a dit le pl us grand bien.  Demeure en tout cas le fait que cette pièce de théâtre a fait entrer la deamaturgie québécoise dans la modernité. 

Vous m'en donnerez des nouvelles si vous décidez de vous aventurer!!!  Pourquoi ne pas en faire un rendez-vous de «copinautes» selon le néologisme de Michelaise? Je vous assure que je serai présente en esprit!

P.S. La page d'accueil de la librairie du Québec à Paris s'ouvre sur une sélection de bandes dessinées québécoises, mais je jure devant tous les Dieux ou les diables, si vous préférez, que je n'y suis pour rien!!!

Norma et la BD

À la suite de plusieurs commentaires de lecteurs, Norma, qui éprouve elle-même quelques difficultés avec la bande dessinée a fait des recherches pour nous expliquer ce qui occasionne cette désaffection à l'endroit du neuvième art.

Je vous invite donc à faire un petit détour par le billet de Norma !

dimanche 15 janvier 2012

J'ai vu Tintin! (2)







Veuillez excuser le délai entre les deux parutions... Les aléas d'une existence palpitante ;0)

Mon premier texte mettait de l’avant, on s’en souviendra, ce que Steven Spielberg et Peter Jackson ont retenu des albums d’Hergé, à savoir les caractéristiques des personnages principaux et l’essentiel des séquences narratives provenant des trois albums à partir desquels le scénario a été élaboré.
Le présent billet portera davantage sur ce qui éloigne l’œuvre des cinéastes de celle du bédéiste.  Les appellations retenues pour désigner les deux catégories de créateurs sont déjà un indice de ce qui sera développé puisque, justement, ce sont en grande partie les différences entre les deux media utilisés qui expliqueront les divergences.

Une des scènes d'ouverture du film : Tintin découvrant la maquette de La Licorne sur le marché aux puces de Bruxelles. Le brocanteur, quoique fidèle au personnage de Hergé, ressemble étrangement à Steven Spielberg.... (2010 Columbia Pictures Industries, Inc. and Paramount Pictures)
Image retenue par l'article du Figaro  (1) Tintin au marché aux puces

Dans les commentaires qui suivaient mon premier texte, Michelaise nous disait avoir des réserves à l’endroit du 3D.  Au Québec, nous avons la possibilité de voir le film en version 3D ou non, mais il me semble que la principale dissemblance entre les deux variétés d’images est ailleurs.  En comparant quelques planches et certaines séquences, les éléments qui ressortent le plus sont au nombre de trois : la présence répétée de gros plans; le positionnement de l’œil du spectateur ou du lecteur par rapport à l’action représentée et surtout, surtout, la présence de la lumière. Est-ce dû à la période de production ou aux choix esthétiques des deux artistes? Un peu des deux probablement.  Je n’épuiserai certainement pas ici la question, mais je vous lance quelques pistes de réflexion qui participent de la mienne sur le fabuleux monde des images.

Les gros plans

J’ai toujours quelques Tintin   à portée de main et le nouveau petit format présenté il y a quelques années rend leur transport encore plus facile pour le voyage.  J'avoue toutefois que le visionnement du film et les lectures complémentaires qu'il a suscitées m'invitent à regarder différemment les planches de manière à découvrir les choix graphiques qui ont donné naissance au style d'Hergé.  Il faudra donc que je reprenne les albums un par un pour les examiner plus à loisir de ce point de vue. Je dirais tout de même que, malgré de vagues réminiscences de quelques gros plans, ils m'apparaissent comme n'étant guère nombreux dans les vingt-deux aventures de Tintin, et cela me semble s'expliquer par au moins deux raisons : sur le plan graphique, la forme des têtes des personnages de même que les aplats de couleur auxquels Hergé a été fidèle à partir du moment où Casterman lui a imposé l’abandon du noir et blanc n’invitaient pas à l’utilisation de plans rapprochés sur le visage des personnages, car cela n’aurait eu aucun intérêt. De plus, Hergé subordonnait toujours son dessin à l’impératif de la clarté de l’histoire à raconter. La simple recherche esthétique n’était donc pas inscrite à son programme. S'il se permettait quelque complaisance, c'était plutôt dans le dessin des voitures et des avions pour lesquelles il avait une réelle passion et dont des modèles précis apparaissent dans chaque album de Tintin.

J’avoue donc avoir  été particulièrement éblouie par les séquences du film de Spielberg où l’on voit les personnages en gros plan, tout particulièrement Tintin et Milou, car je suis un peu fâchée avec les yeux bleus du capitaine Haddock qui sont noirs un point c’est tout. Vous serez, par exemple, attentifs à ce plan où Tintin observe avec sa lampe de poche un modèle de la Licorne : on combine ici ombres et lumière et gros plan pour créer de superbes images.  Je salue tout particulièrement l’art des informaticiens-dessinateurs de WETA qui ont eu le souci de reproduire même le léger duvet blond que l’on retrouve sur les joues de l’intemporel jouvenceau qu’est Tintin! Au-delà des critiques sur le trop jeune âge du personnage, on peut tout de même reconnaître la magie de la technique comme on admirerait le rendu d’un tableau.
Un second visionnement, que je me promets pour bientôt, me permettrait d’ajouter d’autres exemples, mais, pour le moment, je vous invite à examiner une autre variante existant entre film et albums.

La diversité des plans.

À défaut d’avoir inventé la ligne claire, Hergé en est très certainement le principal représentant. Comme l’indique l’article de Wikipédia auquel vous pouvez vous reporter, la ligne claire implique certains choix esthétiques comme l’utilisation systématique des contours noirs ou les aplats de couleur qui rendent les bandes dessinées des tenants de cette esthétique immédiatement identifiables. 

D’autres choix se manifestent également non plus au niveau de la case, mais à celui de la planche.  L’article de Wikipédia parle de « l’unité et de la continuité des plans » que l’on peut observer dans cette planche du Crabe aux pinces d’or.  Cette planche a été placée, dans le film, à la suite des planches qui suivent le retour de Tintin du marché aux puces dans Le secret de la Licorne.  Si l’on avait voulu filmer cette scène à l'identique, il aurait fallu une caméra à l’épaule suivant le personnage tout en tentant de conserver toujours le même type de plan, la même orientation et la même hauteur par rapport au personnage filmé. Mon vocabulaire cinématographique comportant des lacunes, il sera plus simple de vous montrer la différence entre une planche de Tintin et celle d’une bande dessinée contemporaine : L’Angélus de Giroud et Homs.








Je ne parviens pas à mettre les deux planches côte à côte, mais je compte sur votre capacité d'observation pour remarquer combien le langage graphique s’est  complexifié en quelques décennies : le quasi gaufrier (2) d’Hergé a fait place à des cases de toutes les grandeurs chez Homs; toujours dans la planche de L'Angélus, les plans sont nombreux et divers, du gros plan des deux cases de transition à la plongée de la toute première case en passant par le plan improbable et curieux, pourtant positionné au centre de la page, qui implique que l’œil ou la caméra soit à l’intérieur du véhicule qui amènera le couple et l’enfant blessé vers l’hôpital.  À cette variété de plans s’ajoutent les variations de la couleur, le sépia retenu pour les premières cases renvoyant au passé du protagoniste alors que son présent sera plutôt gris comme l’est effectivement la couleur des jours de ce terne voyageur de commerce.

La juxtaposition de deux planches produites à plus de soixante ans d’intervalle montre donc à quel point le langage du neuvième art a évolué, les jeunes dessinateurs d'aujourd'hui ayant probablement intégré tout un nouveau ocabulaire visuel.  En ce qui concerne les aventures cinématographiques de Tintin recréées par Spielberg, s’ajoute encore à cette évolution de la représentation le passage à un autre medium ayant ses propres exigences.

Si l’on pouvait mettre en parallèle les planches montrant l’appartement de Tintin et la représentation du même appartement dans le film, on constaterait de surcroît à quel point les images d’Hergé sont métonymiques, un seul objet servant à représenter toute une pièce.  Lorsque Tintin entre dans son bureau, un coin de ce meuble sert seul à évoquer le passage du salon à cette pièce qui, dans le film, prend une dimension que n’avaient jamais imaginée les lecteurs de Tintin.  Le  bureau cinématographique de Tintin est en effet surchargé d’objets, presque de façon caricaturale comme dans cette vitrine où s’alignent des machines à écrire identiques.  Il fallait certes « habiter » l’image cinématographique, mais peut-être y a-t-il eu ici une certaine exagération. 

Pour en revenir à la variété des mouvements et des positionnements de la caméra, vous serez attentifs à certaines séquences qui sont d’une beauté à couper le souffle et que Spielberg n’aurait pu réaliser autrement qu’en utilisant le 3D.  Je pense à cette séquence où Tintin et Haddock parviennent, à dos de chameau, au bord d’une dune de sable très élevée et découvre la ville de Bagghar.  On a alors l’impression que la caméra est attachée aux ailes d’un aigle et plonge littéralement du bord de la dune pour nous faire découvrir cette ville où Sakharine projette de s’emparer du troisième modèle de la Licorne pour enfin posséder les trois parchemins qui le mèneront au trésor de Rackham. À l’heure actuelle, ce sont surtout quelques « techno-freaks » qui s’amusent avec le 3D, mais lorsque cette technique aura évolué et qu’elle sera à la portée d’un plus grand nombre de cinéastes, nous n’avons pas fini d’être étonnés…


Ombres et lumière

Je serai ici plus brève, car je ne voudrais pas perdre un lectorat qui n’est pas d’emblée conquis par rapport à la BD ou au 3D… L’apport le plus important du film sur le plan visuel est très certainement l’introduction de la lumière qui engendre des ombres… Hergé était catégoriquement opposé à la présence d’ombres dans ses dessins malgré les remarques insistantes d’un de ses collaborateurs E.P. Jacobs (Blake et Mortimer).  Pour lui, seul le trait importait et même la couleur lui semblait un ajout quasi superflue au point qu'il se fit longuement tirer l'oreille par Louis Casterman au début des années quarante, car il était impératif pour l'éditeur de présenter les albums de Tintin en couleurs de manière à pouvoir faire face à la concurrence.

Qu’aurait-il donc pensé de cet ajout dans le film de Spielberg?  Car le cinéaste a vraiment joué des contrastes lumineux, multipliant les scènes qui se déroulent la nuit ou le soir.  Encore là, je suis personnellement touchée par cet ajout même s’il ne respecte pas le travail initial du père de Tintin.  Peut-être faut-il ajouter que Georges Rémi était né en 1907, sept ans, donc, après l’invention du cinéma alors que Picasso devait dissimuler ses Demoiselles d’Avignon que même ses amis peintres avaient décriées.  En 1982, peu avant sa mort, Hergé avait toutefois reconnu le génie de Spielberg au point d'accepter de lui confier les droits de ses oeuvres, ce qu'il ne faisait pas volontiers et ce que font encore moins facilement ses héritiers.  Il y a donc à parier qu'il aurait certainement été saisi par le résultat.

Le regard se forge et se forme très tôt dans l’existence et, à moins de souffrir d’adultisme (voir l'article de Norma), on ne cessera de l’aiguiser.  Mais le regard que nous portons sur les choses dépend aussi de ce qu’il a eu comme nourriture.  Or, le monde des images est complexe, ondoyant et changeant.  En constante évolution.  Et je suis toujours surprise qu’en raison de la pléthore d’images de toutes sortes qui nous accablent ou nous réjouissent en agissant donc fortement et de façon immédiate sur la sensibilité, on n’accorde pas davantage de temps à la formation de l’œil à l’école.

(1) L'article du Figaro raconte par le menu toutes les péripéties qui se sont produites entre la rencontre de Spielberg et de Tintin et la réalisation du film; plus de vingt-cinq ans se sont écoulés entre le moment initial et le premier tournage en motion capture avec les comédiens en 2009.


(2) La notion de «gaufrier» renvoie aux planches qui sont composées d'un nombre égal de cases sur chaque ligne, ces cases devenant ainsi d'égale grandeur.

lundi 9 janvier 2012

Un grand merci, Anne!

  Anne   m'a fait le plaisir d'attribuer cette mention amicale à mon blog : je l'en remercie beaucoup et suis touchée par ce qu'elle dit de mes «petits essais» qui sont partis dans toutes les directions ces derniers temps...

Vous connaissez probablement la plupart des blogs que je fréquente.  Ils sont peu nombreux, car j'applique à mes explorations un principe que j'essaie de respecter dans mon existence afin de dompter une curiosité insatiable qui finissait par réduire comme peau de chagrin les heures déjà parcimonieuses consacrées au sommeil : «Qui veut trop embrasser, mal étreint!» 

Par contre, lorsque j'aime, c'est généralement fidèlement et pour longtemps.  Voici donc les blogs découverts au cours de ma première année dans le monde de la blogosphère auxquels je reviens avec constance :

1) Les merveilles de Danielle :  qui ne connaît pas les histoires de Danielle? Elles valent le détour, qu'il s'agisse de ses explorations à travers Paris ou de ses rencontres lorsqu'elle s'aventure un peu plus loin, parfois jusqu'aux confins de l'Asie. La sensibilité et la délicatesse qui avoisinent souvent l'humour apportent leur dose de bonne humeur hebdomadaire.

2) Les échos de mon grenier : Tilia, de son côté, nous fait partager son immense passion et sa curiosité pour la peinture.  Avec générosité, elle nous ouvre les portes de son grenier et ne ménage pas ses efforts pour creuser les sujets originaux qu'elle choisit d'aborder.  Je la remercie aussi chaleureusement pour les conseils dans le domaine du langage HTML.  Mon «professeur» est d'une grande patience et explique toujours avec clarté!

3) Autour du puits :  l'amie Françoise  me fait déambuler dans Paris grâce à ses très belles photographies.  Et que dire de son récent séjour sicilien! Pour moi qui suis un peu cloîtrée ces dernières années, ces billets constituent de fort beaux tapis magiques!  Enfin, à défaut d'être une grande cuisinière, je me réjouis à la lecture des descriptions de petits plats qu'elle mijote très certainement avec amour pour famille et amis.

J'aurais pu ajouter, en réalité, chacun des blogs que j'ai appris à connaître au fil des jours ou des suggestions.  Comme mes lectrices en connaissent déjà plusieurs, je terminerai en mentionnant deux blogs que je côtoie surtout pour leur iconographie. 

4) About New York : ce blog présente la vie de cette mégapole américaine que j'ai particulièrement appréciée au cours de mes deux séjours les plus récents.

5) Little brown pen :  Paris est probablement la ville la plus photographiée au monde.  Nicole, l'auteur de ce blog, a donc trouvé un angle un peu particulier : photographier de petits détails de la vie parisienne et les regrouper par couleur, ce qui a d'ailleurs donné naissance à un livre qui est sur le point d'être publié. Très sympathique!

Danielle, Tilia et Françoise, vous pourrez ou non poursuivre, selon votre bon vouloir!