Petits essais en forme de notules

Malraux définit le lecteur par vocation comme celui qui jouit de «la faculté d'éprouver comme présents les chefs-d'oeuvre du passé»...



Je souscris à cette définition et m'attacherai à présenter ici quelques réflexions au fil de mes lectures qui suivent rarement l'actualité littéraire, pour le plaisir de partager découvertes ou, éventuellement, récriminations... . Quoique, la vie étant bien courte, il vaut mieux, dans la mesure du possible, écarter le désagréable lorsque cela, comme il arrive trop rarement, est en notre pouvoir et vouloir.






vendredi 18 février 2011

Simone Weil

   L'émission de France Inter, Au fil de l'histoire, présente à chaque semaine une page d'histoire  mêlant habilement fiction et épisodes historiques.commentaires en voix off et fragments de pièce de théâtre radiophonique.
   Dimanche dernier, j'attendais avec impatience de pouvoir télécharger l'émission portant sur la philosophe Simone Weil, car cette femme m'accompagne depuis l'adolescence au même titre que Gabrielle Roy dont elle partage d'ailleurs la date de naissance : 1909.  Mais Simone Weil est morte quarante ans plus tôt que Gabrielle Roy, en 1943 donc, dans un hôpital londonien où elle refusait de soigner adéquatement la tuberculose dont elle souffrait.  Son organisme, qu'elle n'avait jamais ménagé, était complètement épuisé et elle refusait malgré tout de prendre les laitages qu'on lui prescrivait, prétextant qu'elle ne pouvait boire ce lait dont les enfants français étaient au même moment privés...

   Réfléchissant depuis plus de trente ans à la destinée de Simone Weil, je n'arrive jamais à trancher et à me faire une opinion arrêtée une fois pour toutes.  Simone Weil pose en effet, d'une façon un peu particulière, le problème de l'égoïsme dont je parle souvent à mes étudiants lorsque j'évoque l'Antigone d'Anouilh.  À la différence de celle de Sophocle, lumineuse, la jeune femme d'Anouilh, privée d'un lien avec la transcendance, est toute tournée vers elle-même.  Le destin qu'elle choisit d'assumer, et c'est là toute la singularité de cette héroïne qui n'est pas si loin des héros existentialistes, est-il marque de courage ou de lâcheté?

   On ne peut certainement pas accuser Simone Weil de lâcheté... Pourtant, son entêtement à mourir est questionnable : bien qu'il prenne racine dans son désir de ne pas s'accorder plus d'importance à elle-même qu'aux autres, et, dans le cas qui nous occupe, plus précisément aux enfants victimes de rationnement dans la France occupée, à moyen terme, son attitude a privé d'autres jeunes et moins jeunes d'une pensée et d'un enseignement qu'elle aurait pu leur prodiguer à travers son oeuvre écrite, importante, bien que la philosophe soit morte à trente-quatre ans, ou plus directement grâce aux cours qu'elle avait un temps assurés auprès des ouvriers et qui portaient sur la littérature grecque, car elle soutenait que ces textes anciens leur apportaient un message qu'ils étaient parfois plus à même de comprendre intimement que certains lettrés.

   Certes, Simone Weil, à l'instar d'Antigone, a acquis le statut de figure incandescente en grande partie grâce au brusque arrêt de sa destinée, la mort des êtres jeunes frappant davantage l'esprit puisque ce n'est pas là le cours normal des choses. On pensera aussi à James Dean ou même à Lady Di dans un tout autre domaine.  L'aura qu'ils ont acquise aurait certainement été différente s'ils n'avaient pas été frappés en pleine course.

   Il aurait été tellement intéressant eut-elle vécu aussi longtemps que Gabrielle Roy, d'observer les métamorphoses de la pensée de Simone Weil découvrant le goulag stalinien et donc l'échec de cette révolution à laquelle elle avait tellement aspiré.

samedi 22 janvier 2011

Cixous et le Cambodge

Un petit ajout pour Danielle : pour pousuivre ton voyage par les lectures, sais-tu que Cixous a écrit une oeuvre pour le Théâtre du Soleil qui s'intitule : L'Histoire terrible mais inachevée de Norodom Sihanouk roi du Cambodge? Je n'ai pas vu la pièce, mais j'avais été très intéressée par cette oeuvre mettant en scène une période de l'histoire contemporaine, compte tenu de ma première expérience d'enseignement avec les Boat people.

Une autre lecture pour ta liste!

Cixous et la Cartoucherie

http://www.franceculture.com/emission-je-l-entends-comme-je-l-aime-helene-cixous-2011-01-16.html

Une  note rapide pour les chanceux qui habitent en région parisienne : le lien ci-dessus renvoie à l'émission Je l'entends comme je l'aime où était invitée, le 17 janvier dernier, Hélène Cixous.  Jean-Jacques Lemêtre, le grand maître d'oeuvre, justement, de la musique du Théâtre du Soleil, l'accompagnait.

Entre autres choses, Cixous nous a appris qu'elle travaille à une oeuvre nouvelle pour la Cartoucherie.

Le Théâtre du Soleil est venu à deux reprises à Montréal pour présenter le cycle de l'Orestie, puis Tambours sur la dune.  J'espère avoir un jour l'occasion de le voir in situ.

Bonne fin de semaine

dimanche 16 janvier 2011

Gabrielle Roy : Rue Deschambault

Gabrielle Roy
gros plan de la photo que je possède





La figure tutélaire de Gabrielle Roy domine ma chambre-bibliothèque depuis plusieurs décennies déjà.   J'aime ce visage buriné de vieille indienne au regard attentif.  Mais ce que la photo en noir et blanc ne dit pas, c'est le bleu soutenu de la prunelle faisant contraste avec la peau tannée, ce bleu qui m'a tant surprise lorsque j'ai aperçu la romancière pour la première fois, assise derrière l'une des baies vitrées du chalet où elle passait ses étés à Petite-Rivière-Saint-François, au bord du St-Laurent.

C'était en 1978, cinq ans avant sa mort...









J'avais découvert Gabrielle Roy un peu plus tôt, à travers la lecture de Rue Deschambault, premier récit de l'oeuvre à mettre en scène la petite Christine et les membres de sa famille présentant plusieurs similitudes avec ceux de l'écrivain.

La littérature québécoise s'est annexé Gabrielle Roy avec une certaine légitimité : née de parents qui avaient toujours des accointances avec le Québec, elle choisira elle-même de vivre toute sa vie d'adulte dans les deux plus importantes villes de cette province, Montréal et Québec, plutôt que de retourner vers son Manitoba natal au retour de son périple européen.

La région de l'enfance a pourtant une place significative dans l'oeuvre  et pèse de tout son poids dans les trois récits à caractère autobiographique qui précèdent la véritable autobiographie demeurée inachevée en raison du décès de l'auteur en 1983 : La Détresse et l'enchantement.  Rue Deschambault est donc le premier de ces récits manitobains.




Agrandissement d'une photo de John Reeves



Rue Deschambault a en commun avec Combray ou La Maison de Claudine la représentation nostalgique du monde de l'enfance où règne une figure maternelle bienveillante.

Bien sûr, le père n'est pas absent; peut-être a-t-il même une place plus importante que chez Proust ou Colette.  Il ouvre le récit vers un autre monde puisqu'il est, comme le père réel l'était, agent de colonisation installant les immigrants souvent venus de l'Europe de l'est, Doukhobors, Mennonites, Petits-Ruthènes, dans ces vastes prairies du centre du Canada qu'il fallait peupler. L'un des textes les plus forts du récit,  du point de vue dramatique, met en scène ce père qui, au milieu de l'incendie d'un village qu'il a contribué à établir, réussit à survivre en se laissant glisser au fond du puits alors que tout s'embrase à l'extérieur, même sa jument qui n'a pas voulu le laisser.  La lecture du «puits de Dunrea» avait tenu en haleine mes élèves, pourtant follichonnes, devant un autre feu : celui d'une classe de neige dans les Cantons de l'est.  Moment privilégié, trop rare dans l'enseignement, d'une lecture partagée...



Version Beauchemin



Version Boréal

     Mais la narratrice, dernière née de la famille, est surtout l'enfant chérie de la mère qui l'amènera d'ailleurs dans l'équipée qui la conduit au Québec à l'insu de son mari et qui fournit le motif de l'illustration de ma vieille édition remplacée depuis par une édition de poche, version définitive revue par l'auteur.


Le personnage de la mère reviendra d'ailleurs dans La Route d'Altamont et son importance sera confirmée dans le seul tome paru de l'autobiographie.

Cette mère a entre autres insufflé à ses enfants le goût de partir  pour se désoler ensuite qu'ils suivent trop bien son incitation et se mettent à courir le vaste monde en la délaissant.
















mercredi 5 janvier 2011

Henry Bauchau

Bonjour,

Un rapide billet pour vous signaler l'entrevue qu'a accordée Henry Bauchau à Emmanuel Khérad de l'émission de France Inter La librairie francophone. Bauchau, maintenant âgé de 97 ans, y présente son dernier roman, Déluge, et revient sur les thématiques qui hantent son oeuvre.

Vous pouvez télécharger ou écouter cette émission pendant quelques jours encore.

Bonne écoute

http://sites.radiofrance.fr/franceinter/em/lalibrairiefrancophone/

lundi 3 janvier 2011

Agora (2) Autodafé

Comme l'annonce un peu l'image première de ce blog, une bonne part de mon existence tourne autour des livres.  Pour qui possède cet amour de la chose écrite, les scènes d'autodafé, au sens le plus commun du terme, sont toujours un peu traumatisantes.


Hypatie tentant de sauver quelques manuscrits
 Amenabar a intégré l'une de ces scènes dans le film Agora. Les chrétiens obtiennent finalement la permission d'envahir le Serapeion où se sont réfugiés les païens et ils détruisent tout ce qui leur tombe sous la main, sculptures tout autant que manuscrits, dans un élan de fanatisme comme il y en a malheureusement dans toutes les religions.

Au péril de sa vie, Hypatie tente, jusqu'à la dernière seconde, d'emporter le plus grand nombre possible de papyrus et de parchemins avec l'aide de quelques-uns de ses élèves et de son père, Théon, directeur de l'institution.



Serapis
http://commons.wikimedia.org/wiki/File:SerapisHellenistic.jpg
 Le Serapeion était un édifice consacré au Dieu syncrétique Serapis. S'y retrouvait une partie des manuscrits conservés à la bibliothèque d'Alexandrie.  Les hypothèses concernant la destruction de la collection sont multiples.  Comme l'article en ligne de l'encyclopédie Wikipédia semble bien documenté, j'y renvoie le lecteur qui aimerait en savoir davantage :
http://fr.wikipedia.org/wiki/Biblioth%C3%A8que_d%27Alexandrie  Contrairement à ce que je croyais, la disparition de cette bibliothèque mythique dans l'imaginaire occidental, ne résulte pas d'un seul incendie.

Dans le film Agora, la «profanation» de la bibliothèque constitue une scène d'autant plus violente qu'on sait fort bien qu'Hypatie a choisi de consacrer son existence à l'étude et que les papyrus lui tiennent lieu de compagnons de vie au grand dam du préfet Oreste qui, dans le film d'Amenabar à tout le moins, a explicitement déclaré sa flamme à la philosophe.  Voir les papyrus et les parchemins, parfois des exemplaires uniques, dérouler comme des serpentins puis brûler fait aussi mal au coeur que le rappel des autodafés perpétrés sur l'ordre d'Hitler ou l'anéantissement de la bibliothèque de Sarajevo en 1992...

Le visionnement de ce film m'a par ailleurs ramenée vers un ouvrage que j'avais vu passer, il y a bien des années et auquel je n'avais pas alors prêté grande attention : Hypatie ou la fin des dieux du romancier et essayiste québécois Jean Marcel.  Pour teminer ce second billet, voici les propos qu'il prête à Hypatie dans la lettre qu'elle adresse à Synésios de Cyrène :

Ce n'est pas à toi que j'apprendrai que quel que soit
le lieu où je me tourne dans mes souvenirs, un livre m'y attend.
Nourrie de lectures, dit-on, dès le sein de ma mère, il ne fut pas un
jour de ma vie où je ne me sois abreuvée à cette fontaine de sagesse
qu'est le jaillissement des lettres et des nombres sur
quelque papyrus ou quelque parchemin.

vendredi 31 décembre 2010

Agora (1) Fin d'époque pour une fin d'année...

Affiche du film
URL : http://www.marsdistribution.com/film/agora
Le cinéma est au XXème et au XXIème siècle ce que le roman était au XIXe : l'art rassembleur pouvant contenir tous les autres... lorsqu'il s'agit de grands films évidemment.  Et lorsque c'est le cas, le Dieu DVD, comme le nomme la concierge de L'élégance du hérisson,  nous permet de revenir à loisir sur chacun des aspects de l'oeuvre et d'apprécier le travail des différents artisans. 

Malheureusement, le DVD du film Agora, dans la version accessible en Amérique du Nord, n'est pas très riche en suppléments alors qu'il y aurait pourtant eu matière.  Un documentaire d'une heure nous parle de la ville actuelle d'Alexandrie, mais j'aurais personnellement préféré que l'on revienne sur les décors recréés pour le film.  Voici quelques réflexions en attendant le blu-ray qui sera peut-être un peu plus riche...

Cette superproduction de deux heures fut tout d'abord présentée à Cannes en 2009.  Pour son troisième film, Amenabar s'attarde aux dernières années de la vie d'Hypatie d'Alexandrie, philosophe, mathématicienne et astronome qui fut l'une des rares femmes de l'Antiquité à tenir école.  L'Égypte est alors sous domination romaine, mais la présence de légions n'empêche pas les conflits entre Juifs et chrétiens.  La liberté de culte accordée à ces derniers les a amenés à passer de persécutés à persécuteurs selon une logique trop humaine.

Ce film a piqué ma curiosité pour trois raisons : l'antagonisme violent entre les représentants des religions révélées eux-mêmes, Juifs et chrétiens, et entre ces derniers et les païens; la ville d'Alexandrie et sa mythique bibliothèque et enfin le personnage d'Hypatie dont j'avais déjà entendu le nom à la faveur d'un roman paru au Québec en 1989, mais dont je ne savais pas grand'chose autrement...


Conflits religieux

En 391, la ville d'Alexandrie fait partie de l'empire romain d'Orient, le grand royaume d'Égypte étant devenu province romaine.  Une multiplicité de confessions s'y retrouvent et, comme dans le Liban d'aujourd'hui, il est difficile de faire régner l'ordre en pareilles circonstances.  Juifs et chrétiens s'affrontent tout comme chrétiens et païens qui vénèrent les anciens dieux grecs  ou égyptiens comme Sérapis.

Le film s'attache à dépeindre avec minutie le fanatisme des chrétiens et tout particulièrement des parabolani.  L'article anglophone de Wikipédia consacré à cette confrérie est plus riche que le francophone.  On précise entre autres que les membres de ce groupe qui a disparu après l'époque de Justinien s'occupaient des malades, même atteints de maladies contagieuses, et qu'ils espéraient ainsi mourir pour le Christ.  Amenabar les représente comme des fanatiques, tout particulièrement à travers le personnage d'Ammonius qui a toujours une pierre à portée de main pour agresser qui s'oppose à la seule foi recevable, la foi chrétienne.  Ce sont d'ailleurs les parabolani qui lapideront Hypatie en 415.

La nouvelle année s'approchant à grands pas dans ce coin du globe, je vous laisse en vous souhaitant santé, bonheur et prospérité, selon l'usage.  Je terminerai ce billet très bientôt...