Petits essais en forme de notules

Malraux définit le lecteur par vocation comme celui qui jouit de «la faculté d'éprouver comme présents les chefs-d'oeuvre du passé»...



Je souscris à cette définition et m'attacherai à présenter ici quelques réflexions au fil de mes lectures qui suivent rarement l'actualité littéraire, pour le plaisir de partager découvertes ou, éventuellement, récriminations... . Quoique, la vie étant bien courte, il vaut mieux, dans la mesure du possible, écarter le désagréable lorsque cela, comme il arrive trop rarement, est en notre pouvoir et vouloir.






mardi 17 mai 2011

De retour...

Comme ces délicates clochettes du Sceau de Salomon, j'émerge lentement mais sûrement de ma pile de corrections, les pluies abondantes et l'humidité afférente m'ayant laissée claudicante et rhumatisante...

Au plaisir de retrouver bientôt l'énergie nécessaire pour faire soupirer Danielle avec mes bandes dessinées ou rappeler quelques souvenirs à AnnaLivia.

Bienvenue à Tilia avec laquelle j'espère quelques échanges estivaux...
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samedi 26 mars 2011

L'encre du passé

Les réactions, à l'endroit de la bande dessinée, sont assez radicales : on adore ou on exècre, ce clivage suivant souvent une ligne de partage des âges comme si l'entrée dans le monde adulte signait l'arrêt de mort du «plaisir gratuit» -entendre sans bénéfice intellectuel - qui s'attache à la lecture des histoires en images.

Étant plutôt réfractaire aux limites et aux frontières, j'aime assez que se côtoient, sur ma table de travail, Gen d'Hiroshima, Du côté de chez Swann et The Shallows de Nicholas Carr.  Depuis quelques années, je donne même dans le prosélytisme et m'applique à trouver, pour chaque lecteur récalcitrant, LA Bande dessinée qui lui ouvrira la porte de cet univers infiniment divers et luxuriant.

Les événements tragiques récemment survenus au Japon m'ont incitée à ressortir de ma «bédéthèque» les mangas que je possède.  Les mangakas sont prolifiques et leur art pénètre lentement mais sûrement en Occident bien que nous n'ayons encore accès qu'à une infime portion de ce qui se publie au Japon.

Mais plutôt que d'aborder aujourd'hui l'oeuvre de Taniguchi ou celle de Nakazawa, j'aimerais attirer l'attention sur un album que deux occidentaux ont consacré, en 2009, au Japon de l'ère Edo : L'encre du passé de Maël et Bauza.

Comme l'indique le petit dossier que l'on peut télécharger à partir du site des éditions Dupuis, c'est la passion d'Antoine Bauza pour le Japon qui est à l'origine du projet.  Adepte de la calligraphie, Bauza voulait mettre en scène«un homme d'art plutôt qu'un homme d'épée», délaissant ainsi la figure du samouraï, image d'Épinal de la culture nippone.  Il a donc centré son scénario sur la figure d'un maître calligraphe, Môhitsu, qui, voulant faire rafraîchir son hakama, sorte de pantalon assez ample, découvre, à la faveur de sa visite à la teinturerie, une jeune fille au prometteur talent de peintre.  Môhitsu convaincra alors la jeune Atsuko de délaisser son emploi pour entreprendre son apprentissage auprès d'un grand peintre d'Edo.


J'arrêterai là le résumé d'une histoire qui mérite d'être lue et savourée, le dessin de Maël donnant une vie attachante à ces personnages.  Sur une base d'aquarelle aux teintes douces empruntées à la palette des tons d'ocre et de gris bleutés, Maël définit paysages et personnages à la plume, utilisant cette encre noire dans laquelle trempe également le pinceau de Môhitsu le calligraphe.  Les kanjis sont toutefois du maître Pascal Krieger.

Malgré les doutes qui assaillent tour à tour Môhitsu et Atsuko devant leur art respectif, je reviens périodiquement à cet album que je trouve apaisant par ses couleurs et ses mises en scène de paysages silencieux.

L'encre du passé me semble aussi témoigner de valeurs associées à la culture japonaise : le minimalisme, voire le dépouillement des pièces dans lesqueslles évoluent les personnages, dépouillement renvoyant à la recherche de l'essentiel; le respect et la civilité des échanges comme dans cette scène où Môhitsu rend visite à dame Akemi; la recherche, enfin, avec constance et détermination, de la perfection du moindre geste, fût-il le plus quotidien...

Au moment de la Seconde Guerre mondiale, les décideurs de l'Occident ont mis de l'avant la violence de la détermination de ce peuple, seul groupe humain contre lequel on a déchaîné la puissance nucléaire qui le menace à nouveau pour d'autres raisons.  Soixante-cinq ans plus tard, alors que tous déplorent les catastrophes successives qui frappent les Japonais, souhaitons que cette opiniâtreté ne les abandonne pas et qu'ils soient ainsi à même de puiser dans leur culture séculaire les ressources nécessaires pour continuer.
 

lundi 7 mars 2011

Tempête du siècle

Le jardin enfoui en ce 7 mars
Mars est là depuis quelques jours. Je lis les blogs d'heureux résidents de la région parisienne ou de la  Champagne, qui décrivent les joies retrouvées du printemps.! Je lève le nez pour regarder par la fenêtre et je vois, poussés par le vent, les flocons qui ne cessent de s'accumuler.  Je veux tout de suite des vacances et un billet d'avion pour aller n'importe où, pourvu que je puisse porter des chaussures plutôt que des bottes et  un léger blouson sans plus. Sinon... je ressors ma formule préférée, héritée de ma mère : «Je vais me pendre avec un élastique!» et je passe à l'action.



Il y a quarante ans, ma réaction n'avait pas été tout à fait la même au moment de ce que nous appelons ici «la Tempête du siècle» : 47 centimètres de neige tombés en quelques heures qui s'ajoutaient aux 56 autres déjà au sol et que faisaient valser les vents en rafales.  Un Sahara de neige aux dunes de plus en plus élevées!


La neige permettait de rejoindre le toit
 Il faut ajouter qu'à neuf ans, on voit les choses d'un autre oeil : l'école fermée, pendant plusieurs jours qui plus est, le camping au sous-sol autour du poêle à bois dont les deux petits ronds servaient à préparer des repas chauds puisque les pannes d'électricité étaient généralisées, les soirées à la chandelle! C'était tout bonheur.

Ma mère ne montrait pas trop une inquiétude pourtant  bien légitime, car mon père était hospitalisé depuis quelques mois et elle était donc seule pour tenir le fort en ces circonstances exceptionnelles.

Rien ne fonctionnait plus puisque les routes n'étaient praticables qu'en motoneige ou à ski.  Et cette fameuse neige accumulée sur le toit le menaçait d'effondrement à cause du poids de cette masse blanche tombée en quelques heures à peine.

Nous avions reçu la consigne de ne rien dire à mon père au téléphone pour ne pas l'inquiéter.  Il devait pourtant bien se douter de quelque chose, ne serait-ce qu'à cause des fous rires dont nous ponctuions nos conversations...


 Toujours est-il que le secours nous vint de la grande ville : d'anciens élèves de ma mère, qui avait été institutrice à Montréal avant de se marier, partirent de Rosemont en motoneige pour venir déneiger la toiture.  Combien de temps mirent-ils pour arriver ìci avec ce moyen de transport? Je l'ai oublié et les personnes qui auraient pu s'en souvenir ne sont malheureusement plus là.


L'année 2008 aussi fut particulièrement enneigée. Il y eut très certainement plus de neige au sol qu'en 1971.  Mais pas en une seule fois.  Pas aussi rapidement non plus.  Et surtout, je n'avais plus du tout neuf ans...

P.S. La photographie de la motoneige provient d'un album mis en ligne sur le site Facebook du téléjournal de 18h dont voici le lien : http://www.facebook.com/tj18h

vendredi 18 février 2011

Simone Weil

   L'émission de France Inter, Au fil de l'histoire, présente à chaque semaine une page d'histoire  mêlant habilement fiction et épisodes historiques.commentaires en voix off et fragments de pièce de théâtre radiophonique.
   Dimanche dernier, j'attendais avec impatience de pouvoir télécharger l'émission portant sur la philosophe Simone Weil, car cette femme m'accompagne depuis l'adolescence au même titre que Gabrielle Roy dont elle partage d'ailleurs la date de naissance : 1909.  Mais Simone Weil est morte quarante ans plus tôt que Gabrielle Roy, en 1943 donc, dans un hôpital londonien où elle refusait de soigner adéquatement la tuberculose dont elle souffrait.  Son organisme, qu'elle n'avait jamais ménagé, était complètement épuisé et elle refusait malgré tout de prendre les laitages qu'on lui prescrivait, prétextant qu'elle ne pouvait boire ce lait dont les enfants français étaient au même moment privés...

   Réfléchissant depuis plus de trente ans à la destinée de Simone Weil, je n'arrive jamais à trancher et à me faire une opinion arrêtée une fois pour toutes.  Simone Weil pose en effet, d'une façon un peu particulière, le problème de l'égoïsme dont je parle souvent à mes étudiants lorsque j'évoque l'Antigone d'Anouilh.  À la différence de celle de Sophocle, lumineuse, la jeune femme d'Anouilh, privée d'un lien avec la transcendance, est toute tournée vers elle-même.  Le destin qu'elle choisit d'assumer, et c'est là toute la singularité de cette héroïne qui n'est pas si loin des héros existentialistes, est-il marque de courage ou de lâcheté?

   On ne peut certainement pas accuser Simone Weil de lâcheté... Pourtant, son entêtement à mourir est questionnable : bien qu'il prenne racine dans son désir de ne pas s'accorder plus d'importance à elle-même qu'aux autres, et, dans le cas qui nous occupe, plus précisément aux enfants victimes de rationnement dans la France occupée, à moyen terme, son attitude a privé d'autres jeunes et moins jeunes d'une pensée et d'un enseignement qu'elle aurait pu leur prodiguer à travers son oeuvre écrite, importante, bien que la philosophe soit morte à trente-quatre ans, ou plus directement grâce aux cours qu'elle avait un temps assurés auprès des ouvriers et qui portaient sur la littérature grecque, car elle soutenait que ces textes anciens leur apportaient un message qu'ils étaient parfois plus à même de comprendre intimement que certains lettrés.

   Certes, Simone Weil, à l'instar d'Antigone, a acquis le statut de figure incandescente en grande partie grâce au brusque arrêt de sa destinée, la mort des êtres jeunes frappant davantage l'esprit puisque ce n'est pas là le cours normal des choses. On pensera aussi à James Dean ou même à Lady Di dans un tout autre domaine.  L'aura qu'ils ont acquise aurait certainement été différente s'ils n'avaient pas été frappés en pleine course.

   Il aurait été tellement intéressant eut-elle vécu aussi longtemps que Gabrielle Roy, d'observer les métamorphoses de la pensée de Simone Weil découvrant le goulag stalinien et donc l'échec de cette révolution à laquelle elle avait tellement aspiré.

samedi 22 janvier 2011

Cixous et le Cambodge

Un petit ajout pour Danielle : pour pousuivre ton voyage par les lectures, sais-tu que Cixous a écrit une oeuvre pour le Théâtre du Soleil qui s'intitule : L'Histoire terrible mais inachevée de Norodom Sihanouk roi du Cambodge? Je n'ai pas vu la pièce, mais j'avais été très intéressée par cette oeuvre mettant en scène une période de l'histoire contemporaine, compte tenu de ma première expérience d'enseignement avec les Boat people.

Une autre lecture pour ta liste!

Cixous et la Cartoucherie

http://www.franceculture.com/emission-je-l-entends-comme-je-l-aime-helene-cixous-2011-01-16.html

Une  note rapide pour les chanceux qui habitent en région parisienne : le lien ci-dessus renvoie à l'émission Je l'entends comme je l'aime où était invitée, le 17 janvier dernier, Hélène Cixous.  Jean-Jacques Lemêtre, le grand maître d'oeuvre, justement, de la musique du Théâtre du Soleil, l'accompagnait.

Entre autres choses, Cixous nous a appris qu'elle travaille à une oeuvre nouvelle pour la Cartoucherie.

Le Théâtre du Soleil est venu à deux reprises à Montréal pour présenter le cycle de l'Orestie, puis Tambours sur la dune.  J'espère avoir un jour l'occasion de le voir in situ.

Bonne fin de semaine

dimanche 16 janvier 2011

Gabrielle Roy : Rue Deschambault

Gabrielle Roy
gros plan de la photo que je possède





La figure tutélaire de Gabrielle Roy domine ma chambre-bibliothèque depuis plusieurs décennies déjà.   J'aime ce visage buriné de vieille indienne au regard attentif.  Mais ce que la photo en noir et blanc ne dit pas, c'est le bleu soutenu de la prunelle faisant contraste avec la peau tannée, ce bleu qui m'a tant surprise lorsque j'ai aperçu la romancière pour la première fois, assise derrière l'une des baies vitrées du chalet où elle passait ses étés à Petite-Rivière-Saint-François, au bord du St-Laurent.

C'était en 1978, cinq ans avant sa mort...









J'avais découvert Gabrielle Roy un peu plus tôt, à travers la lecture de Rue Deschambault, premier récit de l'oeuvre à mettre en scène la petite Christine et les membres de sa famille présentant plusieurs similitudes avec ceux de l'écrivain.

La littérature québécoise s'est annexé Gabrielle Roy avec une certaine légitimité : née de parents qui avaient toujours des accointances avec le Québec, elle choisira elle-même de vivre toute sa vie d'adulte dans les deux plus importantes villes de cette province, Montréal et Québec, plutôt que de retourner vers son Manitoba natal au retour de son périple européen.

La région de l'enfance a pourtant une place significative dans l'oeuvre  et pèse de tout son poids dans les trois récits à caractère autobiographique qui précèdent la véritable autobiographie demeurée inachevée en raison du décès de l'auteur en 1983 : La Détresse et l'enchantement.  Rue Deschambault est donc le premier de ces récits manitobains.




Agrandissement d'une photo de John Reeves



Rue Deschambault a en commun avec Combray ou La Maison de Claudine la représentation nostalgique du monde de l'enfance où règne une figure maternelle bienveillante.

Bien sûr, le père n'est pas absent; peut-être a-t-il même une place plus importante que chez Proust ou Colette.  Il ouvre le récit vers un autre monde puisqu'il est, comme le père réel l'était, agent de colonisation installant les immigrants souvent venus de l'Europe de l'est, Doukhobors, Mennonites, Petits-Ruthènes, dans ces vastes prairies du centre du Canada qu'il fallait peupler. L'un des textes les plus forts du récit,  du point de vue dramatique, met en scène ce père qui, au milieu de l'incendie d'un village qu'il a contribué à établir, réussit à survivre en se laissant glisser au fond du puits alors que tout s'embrase à l'extérieur, même sa jument qui n'a pas voulu le laisser.  La lecture du «puits de Dunrea» avait tenu en haleine mes élèves, pourtant follichonnes, devant un autre feu : celui d'une classe de neige dans les Cantons de l'est.  Moment privilégié, trop rare dans l'enseignement, d'une lecture partagée...



Version Beauchemin



Version Boréal

     Mais la narratrice, dernière née de la famille, est surtout l'enfant chérie de la mère qui l'amènera d'ailleurs dans l'équipée qui la conduit au Québec à l'insu de son mari et qui fournit le motif de l'illustration de ma vieille édition remplacée depuis par une édition de poche, version définitive revue par l'auteur.


Le personnage de la mère reviendra d'ailleurs dans La Route d'Altamont et son importance sera confirmée dans le seul tome paru de l'autobiographie.

Cette mère a entre autres insufflé à ses enfants le goût de partir  pour se désoler ensuite qu'ils suivent trop bien son incitation et se mettent à courir le vaste monde en la délaissant.