Petits essais en forme de notules

Malraux définit le lecteur par vocation comme celui qui jouit de «la faculté d'éprouver comme présents les chefs-d'oeuvre du passé»...



Je souscris à cette définition et m'attacherai à présenter ici quelques réflexions au fil de mes lectures qui suivent rarement l'actualité littéraire, pour le plaisir de partager découvertes ou, éventuellement, récriminations... . Quoique, la vie étant bien courte, il vaut mieux, dans la mesure du possible, écarter le désagréable lorsque cela, comme il arrive trop rarement, est en notre pouvoir et vouloir.






mercredi 21 mars 2012

MBAM : peintres canadiens (1) Horatio Walker

Ayant tardé à publier ce billet annoncé depuis un moment, je me retrouve à vous présenter un texte sur la glace alors que nous allons battre le record de chaleur pour un mois de mars puisque le thermomètre affichera bientôt 26 degrés : mon esprit de contradiction se trouve satisfait, mais, comme le disait très intelligemment le jeune fille de dix-sept ans que j'accompagnais dimanche à ses auditions pour son entrée en musique à mon Cégep : «C'est plutôt inquiétant!»


Liminaire

J'entreprends aujourd'hui une série de billets sur les peintres de la collection canadienne du Musée des beaux-arts de Montréal.  Ces artistes sont en effet assez peu représentés dans les bases de données ou les ouvrages de référence comme le Dictionnaire de la peinture de Laclotte et Cuzin aux éditions Larousse.  Étant un tantinet déformée par trente années bien comptées dans l'enseignement, je risque peut-être de devenir un peu didactique à certains moments.  Ayez, s'il-vous-plaît, la gentillesse de me le souligner pour que je m'amende, si besoin est.


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Parmi notre petit groupe de copinautes, comme dit Michelaise, plusieurs personnes s'intéressent d'assez près aux créations picturales : Nathanaëlle et Tilia, que je qualifierai de «spécialistes», présentent régulièrement des billets très fouillés sur les peintres qu'elles ont manifestement plaisir à nous faire découvrir alors qu'Alba ne laisse jamais passer une semaine sans nous montrer un de ses coups de coeur.  D'autres, comme Michelaise, Françoise, Anne, AnnaLivia nous baladent dans les expositions qui les ont retenues.  Norma occupe une place à part puisqu'elle nous dévoile régulièrement ses dernières oeuvres... Je ne veux pas allonger indûment cette liste et m'arrête donc ici, mais que personne ne se sente oublié.

Pour m'aménager un créneau qui ne soit pas trop redondant par rapport à ce que les autres «blogueuses» font très bien,  j'ai décidé de décrire avec une certaine minutie les oeuvres qui sont à la portée de mon appareil photographique et sur lesquelles j'aurai trouvé suffisamment d'informations pour que cela vaille le détour, car il reste encore beaucoup à faire dans le domaine de l'exploration de la peinture canadienne.

Avant de vous présenter la toile d'aujourd'hui, Les Coupeurs de glace d'Horatio Walker (1904), je prendrai quelques minutes pour évoquer le Musée des beaux-arts que certaines d'entre vous connaissent déjà.

Le Musée des beaux-arts de Montréal

Situé sur la portion ouest de la belle et riche rue Sherbrooke, le MBAM est consitué d'un ensemble de pavillons construits à diverses époques et reflétant donc les styles et les préoccupations architecturales des périodes où ils ont été érigés.

Contrairement au Musée d'art contemporain, entièrement public, le Musée des beaux-arts de Montréal était, à l'origine, une institution privée.  Même s'il reçoit dorénavant une part de subsides gouvernementaux, le Musée compte encore beaucoup sur la générosité des donateurs pour accroître ses collections ou développer ses infrastructures.

C'est ainsi que la famille Bourgie a récemment contribué à la réfection de l'Église Erskine and American acquise par le Musée, car le nombre de fidèles ne justifiait plus l’entretien d'un édifice aussi imposant.  Avec beaucoup de doigté, la firme d'architectes Provencher, Roy et associés a donc transformé l'intérieur de l'Église pour en faire une salle de concerts et de conférences en plus d'adjoindre, à l'arrière du bâtiment, une nouvelle construction destinée à recevoir la collection canadienne que le Musée a petit à petit constitué depuis la fin du dix-neuvième siècle.  Comme je ne dispose pas encore d'un grand angle, plutôt que de vous imposer des photographies plus ou moins ratées, je vous invite à cliquer sur le nom des architectes ci-dessus pour visionner les clichés réalisés par la firme, photographies et modélisations montrant bien les lieux où se trouvent les oeuvres dont je vous parlerai.

La glace et ses usages


Période glaciaire
fin février 2012 
L'hiver québécois ne se conçoit pas sans glace et même le réchauffement climatique n'y a rien changé.  Bien au contraire, l'alternance de redoux et de périodes de grand froid transforme les artères les moins fréquentées en patinoires improvisées pour le plus grand plaisir des petits et l'effroi des plus âgés dont je fais maintenant malheureusement partie!  Munie d'une canne que je nomme par pudeur mon «piolet», j'ai essayé, comme le grand chien, tout au long de l'hiver, d'éviter les chutes douloureuses malgré le «rond de glace» qui a sévi presque tout l'hiver au bas de mon entrée et dans la petite rue où se trouve ma demeure!


lMais fut un temps pas si lointain d'ailleurs où la glace jouait un rôle beaucoup plus utile dans le quotidien des Canadiens-français.  Mes tantes m'ont déjà parlé du pont de glace qui se mettait en place sur la Rivière-des-mille-îles lorsqu'elles étaient plus jeunes, ce qui évitait de bien longs détours pour aller visiter la parenté pendant la  période de réjouissances du temps des fêtes qui durait bien deux semaines à l'époque où la saison froide était aussi la  morte saison pour les activités agricoles.

Je n'ai pas retrouvé d'illustration de ce pont en particulier, car c'était une période où l'on était plus économe que maintenant dans le domaine des images.  Par contre, voici un pont de glace enjambant le St-Laurent pour joindre Québec et Lévis au XIXe siècle :

Crédit photographique


Je vous avoue, en toute honnêteté, que je ne suis jamais vraiment rassurée lorsqu'il s'agit de s'aventurer sur la glace, qu'il y ait ou non de l'eau en-dessous.  Il semble toutefois que ces points de glace peuvent encore rendre de très grands services lorsqu'il s'agit de joindre les communautés éloignées.


Les coupeurs de glace d'Horatio Walker (1904)


La toile d'Horatio Walker fait face à une autre toile pour laquelle je n'ai pas recueilli suffisamment d'informations pour en faire un billet.  Je l'intégrerai donc à cette présentation sur Walker, car les deux oeuvres traitent du même thème et éclairent deux modes différents d'exploitation de la glace en hiver, de la fin du dix-neuvième siècle aux années cinquante, période où la généralisation du réfrigérateur a fait disparaître l'industrie de la taille de la glace pour les fins de conservation des aliments.




L'oeuvre de Walker présente la taille de glace pratiquée par les paysans pour leur propre usage.  Mon grand-père, par exemple, coupait des blocs sur la Rivière-des-Prairies, puis les apportait dans un entrepôt un peu plus loin où il pouvait les reprendre selon ses besoins.  Le grand nombre de blocs aidaient à la conservation sur une plus longue période.

Pour en revenir au peintre qui s'est intéressé à ce sujet, Horatio Walker est originaire de Listowel, petite ville du sud de l'Ontario.  Il a cependant très tôt développé un lien privilégié avec la province voisine, le Québec;  il y viendra en effet fréquemment avec son père pour des voyages d'affaires. Conquis par la beauté des paysages visibles depuis l'île d'Orléans, au milieu du fleuve St-Laurent, il y établira son atelier principal, dans le village de Sainte-Pétronille.

Le tableau  ci-dessus présente d'ailleurs probablement une scène qu'il a pu observer dans les environs de son atelier.  La composition centrée de Walker met l'accent sur le travail de traction du cheval.  




Notre attention est attirée sur lui pour diverses raisons : présence au centre de la toile,  contraste de la tête et du harnais foncés avec le ciel lumineux d'hiver en arrière-plan et enfin présence de cette tache rouge qui est, je crois, la chemise que l'homme a enlevée, réchauffé par son effort malgré le froid ambiant, ce dont témoigne la fumée blanche s'échappant des naseaux du cheval comme le montre le détail ci-dessous : 



De part et d'autre de l'action centrale, deux hommes participent aussi à l'activité : celui de droite utilise une longue gaffe en guise de levier pour faciliter l'effort du cheval qui hisse le bloc hors de l'eau.  Celui de gauche, un peu plus éloigné, équarrit les blocs à la hache pour faciliter leur empilement dans la remise avant qu'ils ne soient recouverts de bran de scie pour retarder leur fonte.






L'autre toile que je voulais évoquer est celle de Maurice Galbraith Cullen.  Cette fois-ci, l'artiste a choisi de représenter l'exploitation commerciale de la glace comme on le constatera en voyant le grand nombre de travailleurs et de chevaux rassemblés au centre de la scène.




Blogger me posant des problèmes en déplaçant systématiquement la toile lorsque je tente de lui ajouter une légende, je ne m'obstinerai pas avec la stupidité de la machine et vous dirai donc que cette oeuvre, intitulée La coupe de glace à Longueuil, est un peu postérieure à celle de Walker puisqu'elle a été peinte en 1914.  Cullen a d'ailleurs peint trois autres tableaux en rapport avec ce sujet.  Municipalité située au sud de Montréal, Longueuil tirait grand profit de cette exploitation au début du siècle.

Contrairement à Walker, Cullen a choisi d'utiliser le tiers inférieur de sa toile, qui est tout de même de grandes dimensions (144,8 X 178,1 cm), pour y concentrer l'action, laissant ainsi beaucoup de place au ciel que l'on sent plombé par le choix de cette couleur inhabituelle qu'est l'ocre pour représenter l'azur...


Cullen a représenté la table de chargement qui permettait de hisser les blocs hors de l'eau de manière à ce qu'ils soient à la hauteur des traîneaux de chargement.  Si certains chevaux étaient réservés à la traction des blocs, d'autres, comme ceux qui s'éloignent à gauche, acheminaient la glace déjà taillée vers les entrepôts.



C'est donc à ces bêtes sans lesquelles le travail n'aurait pu être fait que Cullen a donné la place centrale, mais sans leur accorder un traitement aussi élaboré que celui de Walker qui a individualisé le cheval.



Plusieurs autres peintres comme James Duncan, Clarence Gagnon ou Thomas Garside ont représenté la coupe de la glace, mais, comme je me suis fixé comme règle de vous présenter les peintres que je peux photographier, il faudra attendre quelques voyages de découvertes au Québec pour que je sois à même de vous les présenter!

P.S. Vous excuserez la variation de l'arrière-plan.  Dieu seul sait pourquoi, Blogger me fait des misères avec les légendes : dès que j'essaie d'en ajouter une, tout le texte qui suit devient partie intégrante de cette légende.  Je crois qu'il faut les ajouter seulement à la toute fin, ce que j'essaierai pour la prochaine fois, mais, pour cette fois-ci, soyez indulgentes, car je n'ai pas envie de tout recopier malgré le respect que j'ai pour mes lectrices et mon goût de la perfection!

























vendredi 16 mars 2012

Photo de la semaine (3) : manifestation étudiante

Je publie avec un tout petit peu d'avance pour cause de décalage...

Mardi, 13 mars 2012, rue Sherbrooke, Montréal


Je ne crois pas que Feininger s'attendait à pareil carnaval à Montréal!



Je ne suis pas une adepte des manifestations, la foule étant toujours plus bête que les gens qui la constituent, mais, cette fois-ci la manifestation est venue à moi alors que je sortais des archives du Musée des beaux-arts, et j'avoue que j'ai été impressionnée par le calme et le pacifisme des étudiants.

Nous sommes présentement dans l'impasse, et je ne sais vraiment pas où cela va nous mener...

La photo de la semaine est une initiative d'Amartia.





Un petit ajout pour Christine...



jeudi 15 mars 2012

Intermède aillé

crédit photographique
Ma mère était grande rêveuse. Pas «pelleteuse de nuages»! Une vraie rêveuse qui nous racontait au matin les voyages de la nuit.  Ses rêves n'étaient pas toujours drôles toutefois... Elle a ainsi rêvé, pendant une quinzaine d'années, qu'elle cherchait son père dans les couloirs de l'hôpital où il était décédé jusqu'au jour où elle s'est levée en pleurs, mais joyeuse, car elle l'avait enfin retrouvé et avait pu lui parler!

C'est donc dire que j'ai été à bonne école dans le domaine... Je ne note pas toujours mes rêves, mais celui de cette nuit vous amusera sans aucun doute.

J'ai en effet rêvé à celle qui nous écrit depuis sa margelle. Nous savons toutes combien elle nous fait saliver avec les bons petits plats qu'elle semble, de surcroît, réaliser les yeux fermés, comme en rêve justement.  Or, cette nuit, j'ai déjeuné avec elle! Je ne me souviens plus du plat principal, qui devait de toute manière être succulent, car je suis restée accrochée à l'entrée : dans de jolis plats à crème brûlée -mon dessert préféré!- elle avait concocté de ces petits flans dont elle nous a déjà parlé.  Mais en lieu et place du brocoli, abondance de gousses d'ail!

Je sais...elle est raffinée et aurait certainement pensé aux suites soufrées de pareille entrée, mais je suis une paysanne et, à la manière de la bourguignonne Colette, je ne dédaigne pas une belle tartine de gousses d'ail, surtout lorsque les dites gousses ont longtemps mijoté dans les sucs d'une viande mise à cuire. Et puis, c'est mon rêve après tout!

Je me suis donc régalée, puis réveillée avec le sourire aux lèvres en me disant, cependant, que j'avais oublié de la remercier! Grand merci donc pour ces agapes oniriques et gastronomiques!!!

Et bon anniversaire à Honey qui a treize ans aujourd'hui!!!

samedi 10 mars 2012

Photo de la semaine (2) : l'oeil d'Altmejd


Cette sculpture s'intitule L'oeil; elle est de Davif Altmejd et se trouve située devant l'ancienne église néo-romane Erskine and American.  Cette  église a été achetée par le Musée des beaux-arts de Montréal et reconvertie en salle de concert intime...

Compte tenu du nombre de questions qu'a suscité cette photo, je crois que je dérogerai un peu aux règles en donnant quelques précisions complémentaires...



Cette photo est ma seconde participation à la proposition d'Amartia.

Cette sculpture de bronze a été commandée à David Altmejd pour accueillir le visiteur à l'entrée du nouveau pavillon du Musée des beaux-arts de Montréal.  Ce jeune sculpteur, né en 1974, est Québécois, mais il travaille, comme beaucoup d'artistes visuels, entre Montréal, New York et Londres.

Dans cet article, Altmejd explique certaines de ses choix : http://www.cyberpresse.ca/arts/arts-visuels/201109/26/01-4451592-inauguration-de-loeil-de-david-altmejd.php

En résumé :

-L'oeil est ce qui fait le lien entre l'intérieur et l'extérieur du corps;
-Le trou dans l'abdomen «symbolise une porte d'entrée vers l'art, la culture, la connaissance.»
-Il s'est inspiré tout à la fois des «figures debout» de l'art européen et de l'ange.

Voici un second cliché. La hauteur de la statue ne facilite pas la tâche du photographe qui serait mal vu de se promener avec échelle ou escabeau sur la rue Sherbrooke...






samedi 3 mars 2012

Photo de la semaine (1) : vache enneigée

Je me laisse tenter à mon tour par la proposition d'Amartia, car cela me permet aussi de faire un petit clin d'oeil au dernier billet de Danielle!




C'est une copine à quatre pattes rencontrée sur l'avenue du Musée à Montréal.  Elle m'a confié avoir aussi hâte que moi au printemps et pour cause!!!




  Amartia est à l'origine de cette proposition de photo de la semaine.  Vous pouvez consulter son blog à l'adresse ci-dessus pour découvrir les autres participants.

samedi 25 février 2012

Petit questionnaire d'AnnaLivia (1)

Moi qui parlais du questionnaire de Proust la semaine dernière...

Vous connaissez toutes le principe du tag sur les blogs.  Je l'ai, personnellement, découvert récemment.

Mon petit côté, mon grand côté rebelle devrais-je dire, s'oppose un tantinet à ce genre de chose.  Par contre, par déformation professionnelle, il m'est difficile de ne pas répondre à une question posée.  Je couperai donc la poire en deux et répondrai à l'invite d'AnnaLivia, mais sans relayer cette invitation à onze autres personnes.  J'espère que tu  ne m'en voudras pas.  Si d'aventure quelqu'un a envie de poursuivre cette chaîne, qu'il soit le bienvenu...


Mon tableau préféré :

Est-il possible de répondre à pareille question? il faudrait préciser le Musée, la ville, le genre aussi.  Sans compter le fait qu'ayant vu la plupart des tableaux sous forme de reproduction, puis-je avoir une idée juste de ce que j'aimerai au moment où je verrai l'original et ne dirai-je pas, comme le narrateur devant madame de Guermantes : «C'est cela? ce n'est que cela madame de Guermantes?» la particularité du travail de l'imagination, chez lui, l'amenant toutefois à se recomposer presque aussitôt une image mentale pour mieux dénier la réalité qu'il a sous les yeux, le tout s'appuyant, dans le cas précité, sur un simple sourire anonyme de la duchesse dans l'église de Combray.

Mais cela ne résout pas mon problème.  Disons que je choisirai un tableau auquel je vais toujours rendre visite lorsque je vais au Musée des Beaux-Arts de Montréal : le tableau d'Emmanuel de Witte.



Je commencerai, la semaine prochaine, une série sur les oeuvres du Musée des Beaux-Arts de Montréal, la grève estudiantine me permettant enfin d'avoir accès aux archives qui sont rarement ouvertes.  Il faudra toutefois un certain temps avant que je ne vous parle de ce peintre hollandais, car j'entends débuter par les tableaux d'artistes canadiens, moins bien représentés, me semble-t-il, dans les bases de données et dans les billets de nos spécialistes en peinture : Alba, Nathanaëlle et Tilia.

Disons, pour le moment, que le calme de cette scène, le jeu de lumière à la Vermeer, mais venant de la direction opposée à celle que l'on retrouve chez le peintre du petit pan de mur jaune, et la perspective qui nous invite à entrer pour écouter la joueuse d'épinette sont autant d'éléments de réjouissance pour l'oeil dans cette oeuvre qui s'intitule justement Intérieur avec une femme jouant de l'épinette.

Votre poète préféré :

Chère AnnaLivia, tu connais mon goût des méandres et des digressions pour les avoir subis en classe pendant toute une session.  Tu vois, je crois que j'aurai de la difficulté à répondre à cette question.  J'ai un handicap face à la poésie... Un peu comme les oeuvres pour piano qu'il me faut mémoriser pour vraiment les apprécier, je n'aime que les poèmes que je peux apprendre par coeur, ce qui réduit un tantinet mes lectures et découvertes dans le domaine, tu en conviendras.  Je pourrais contourner la difficulté en te disant que j'opterai plutôt pour un romancier qu'il ne me semble pas avoir besoin de nommer, mais je cesserai, pour une seconde, d'être mauvaise élève et je te dirai que, du côté québécois à tout le moins, je reviens souvent à quelques textes de St-Denys-Garneau et en particulier à celui-ci : 

Je ne suis pas bien du tout assis sur cette chaise
Et mon pire malaise est un fauteuil où l'on reste
Immanquablement je m'endors et j'y meurs.

Mais laissez-moi traverser le torrent sur les roches
Par bonds quitter cette chose pour celle-là
Je trouve l'équilibre impondérable entre les deux
C'est là sans appui que je me repose.

Certes, ce n'est pas l'économie des vers de Racine, tellement beaux dans leur sobriété. Ou la fulgurance d'un vers de René Char qui suffit à peupler une journée... il y a cependant, dans l'oeuvre de St-Denys-Garneau un mal-être qui fait écho à celui de sa génération de créateurs canadiens-français et, pour cela, je m'y retrouve.

Votre livre préféré : 

Je ne voudrais pas être redondante en citant à nouveau Proust.  J'hésite donc entre deux oeuvres : Les Thibault de Roger Martin du Gard et L'Ultime Alliance de Pierre Billon.



On ne se lasse pas de la lecture de Proust, pour mille et une raisons. J'en sélectionnerai une, la plus évidente peut-être : la richesse de l'expression.

Dans le cas de Martin du Gard et de Billon, ce sont surtout de superbes raconteurs d'histoires.  Ici, pas d'effets de toge, si je puis dire, le style disparaît devant le récit qu'on ne peut plus lâcher.

Une gourmandise qui vous fait plaisir : 

Je surprendrai Françoise à laquelle je rappelle, de temps en temps, mon végétarisme naissant, mais pas AnnaLivia qui m'a déjà invitée pour ce festin cannibale : une fois par an, je mange un vrai tartare de boeuf avec des frites! Je suis une adepte du cru, mais ce sont le plus souvent les poissons qui ont ma faveur, mais le tartare...MIAM!!!

Une ville où vous aimeriez vivre : 

J'espère que je ne serai pas bannie pour toujours et à jamais par mes copinautes comme dit Michelaise, mais j’avoue que, bien que je me languisse de Paris et que les vacances italiennes sont toujours bienvenues, j'élirai probablement plus volontiers domicile, parmi les villes que je connais s'entend, à New York!  Pour Central Park, pour la richesse des musées et pour la folie de cette ville survivante devenue plus aimable après septembre 2001.



Je prendrai encore une autre liberté avec les règles du jeu en vous revenant à un autre moment pour la suite... Sans rancune, AnnaLivia!

Bonne semaine!

P.S. Ma déformation pédagogique me souffle qu'il aurait peut-être été intéressant de savoir si qui est représenté sur la dernière mosaïque : 

sur la ligne du haut : l'Empire State Building pendant les vacances de Noël; Central Station; un détail du Balzac de Rodin; une des petites silhouettes ornant la station de métro Prince Street;

sur la ligne du bas : ma pomme devant Times Square; un détail d'une toile de Bruegel; le détail d'une des fresques du Chrysler Building; le portrait de Gertrude Stein par Picasso et, juste au-dessus, un détail d'une toile de Klimt. 






dimanche 19 février 2012

Le fanatisme inversé




Comme plusieurs personnes se sont récemment intéressées à Proust, j'avais entrepris, hier, de répondre à son célèbre questionnaire, mais j'ai laissé ce texte dans mes archives, car il mettait trop de l'avant le «moi haïssable» de Pascal, et mon égotisme n'est peut-être pas encore assez développé...

L'une des questions me servira tout de même d'amorce : celle qui concerne le héros favori dans le monde de la fiction.  Proust avait répondu : «Hamlet», mais, de mon côté, j'optai, dans un premier temps, pour un détective célèbre : le «Poirot» d'Agatha Christie, tout particulièrement dans l’interprétation qu'en donne le comédien britannique David Suchet. Mais, mon cerveau fonctionnant mieux lorsqu'il se meut, j'ai eu une révélation tardive en faisant sortir le grand chien au milieu de la nuit :  mon compagnonnage avec l'Alceste de Molière est beaucoup plus ancien, ma perception du personnage ayant toutefois évolué au fur et à mesure que je vieillissais.

Si j'ai, petit à petit, appris à contrôler, contrairement à Alceste, mes colères hyperboliques, souscrivant désormais à la maxime de Philinte selon laquelle

«la parfaite raison fuit toute extrémité
et veut que l'on soit sage avec sobriété»,

il existe encore des situations qui me font violemment réagir et considérer la fuite dans le désert à l'instar du Misanthrope.

♣

Le Québec que nous connaissons aujourd'hui a été rendu possible par les mutations engendrées par la Révolution tranquille amorcée au début des années soixante dans la foulée de la mort du premier ministre conservateur, Maurice Duplessis.  Comme je suis née en 1961, à la campagne qui plus est, j'ai connu ce qui traînait encore de la période précédente, marquée par l'omniprésence de la religion catholique dans tous les domaines de la vie publique ou privée.

Si je suis aujourd'hui athée, j'ai tout de même été baptisée et j'ai fait ma première communion tout en blanc comme la plupart des Québécois de ma génération.  La petite Bible de poche volée par ma mère, avec le consentement amusé de celui-ci, au prêtre qui avait célébré son mariage, l'abbé Champagne, est toujours sur ma table de chevet, et cela ne me semble pas étrange, puisqu'il s'agit d'un fabuleux recueil d'histoires ayant marqué la culture occidentale pendant presque deux millénaires.  J'ajouterai que, si l'on exclut l'idée de croyance, les valeurs que véhicule l'Évangile me semblent tout à fait acceptables.  Ce que l'Église et ses papes successifs en ont fait, c'est autre chose.   Je considère donc l'attitude précédemment décrite comme empreinte de tolérance, éclairée et respectueuse, et il ne me viendrait pas à l'idée de dire à mes tantes qui ont presque quatre-vingts ans qu'elles sont un peu crétines d'aller encore à la messe et de croire en Dieu.

Imaginez donc ma réaction, la semaine dernière, lorsque j'ai appris qu'un enseignant du primaire avait supprimé les dernières paroles de l'Hymne à l'amour de Piaf : «Dieu réunit ceux qui s'aiment» sous prétexte de laïcité à l'école pour respecter les croyances de chacun.  Le chancre hideux et fortement contagieux de l'imbécillité a encore fait, me suis-je dit, une victime consentante...

Pire encore, une ligne ouverte radiophonique. captée pendant que je faisais la vaisselle, a failli pulvériser les assiettes que j'avais dans les mains, car plusieurs intervenants affirmaient qu'il fallait sortir toute allusion à la religion des écoles et ne présenter le fait religieux qu'à des adultes de dix-huit ans et plus.

Lorsque, dans le questionnaire de Proust, on demandait ce que je détestais le plus, j'avais commencé par répondre : les nouveaux riches; je me ravise maintenant, car j'avoue que les fanatiques, surtout ceux qui, prétendant s'opposer à un autre fanatisme, en rajoute une couche dans le domaine de l'intolérance, me font vomir!

La non-acceptation de ce qui fait partie de notre histoire culturelle au même titre que «Le nègre de Surinam» du Candide de Voltaire ou la leçon de français de Tintin aux petits noirs du Congo belge correspond, à peu de chose près, aux falsifications de l'histoire des régimes totalitaires comme celui de Staline ou de la Chine communiste.  L'Occident a été construit en grande partie par la religion, les cathédrales gothiques en témoigne partout à travers l'Europe; plusieurs nations européennes ont participé au commerce triangulaire; il y a eu des esclaves sur notre continent pendant longtemps.  Le dire, ce n'est pas l'approuver; enseigner cette histoire, c'est peut-être avant tout nous permettre de dire que nous sommes maintenant, heureusement, ailleurs, mais cela ne l'empêche pas d'avoir existé!

Je ne sais pas exactement où cela va nous conduire, mais je vois déjà, en classe, les prémisses de ce phénomène qu'évoquent les conférenciers en histoire de l'art, lorsqu'ils nous expliquent que nous ne connaissons plus la signification de tel ou tel symbole qui était pourtant parfaitement lisible au moment de la production de la peinture examinée.  Passe encore qu'il faille multiplier par trois les explications de la Communion de Van Dongen devant un groupe d'enfants musulmans que je promenais dans les salles du Musée et qui ont tous pris des mines dégoûtées lorsque je leur ai dit que le prêtre buvait le vin et prenait un morceau d'hostie avant d'en distribuer de plus petites aux fidèles.

Mais il est de plus en plus difficile de faire comprendre, ne serait-ce que le Tartuffe.  Et de me mettre à genoux en classe pour expliquer l'expression québécoise de «rongeux de balustre» qui fait autant image, chez nous, que la grenouille de bénitier ou la punaise de sacristie, créatures que je convoque pour expliquer le mot dévot.  C'est tellement, tellement loin pour eux... et même si j'ai les genoux qui craquent en me relevant, je n'ai pourtant pas l'impression d'être si vieille!

Pour reprendre une autre expression bien de chez nous, mais qu'il me faudra peut-être bientôt censurée: «Dieu seul sait ce qui s'en vient, pis le yâb s'en doute!»



P.S. Le «yâb» est une transcription phonétique de la prononciation orale du mot «diable» dans le contexte de l'expression précédemment citée.