Petits essais en forme de notules

Malraux définit le lecteur par vocation comme celui qui jouit de «la faculté d'éprouver comme présents les chefs-d'oeuvre du passé»...



Je souscris à cette définition et m'attacherai à présenter ici quelques réflexions au fil de mes lectures qui suivent rarement l'actualité littéraire, pour le plaisir de partager découvertes ou, éventuellement, récriminations... . Quoique, la vie étant bien courte, il vaut mieux, dans la mesure du possible, écarter le désagréable lorsque cela, comme il arrive trop rarement, est en notre pouvoir et vouloir.






jeudi 15 mars 2012

Intermède aillé

crédit photographique
Ma mère était grande rêveuse. Pas «pelleteuse de nuages»! Une vraie rêveuse qui nous racontait au matin les voyages de la nuit.  Ses rêves n'étaient pas toujours drôles toutefois... Elle a ainsi rêvé, pendant une quinzaine d'années, qu'elle cherchait son père dans les couloirs de l'hôpital où il était décédé jusqu'au jour où elle s'est levée en pleurs, mais joyeuse, car elle l'avait enfin retrouvé et avait pu lui parler!

C'est donc dire que j'ai été à bonne école dans le domaine... Je ne note pas toujours mes rêves, mais celui de cette nuit vous amusera sans aucun doute.

J'ai en effet rêvé à celle qui nous écrit depuis sa margelle. Nous savons toutes combien elle nous fait saliver avec les bons petits plats qu'elle semble, de surcroît, réaliser les yeux fermés, comme en rêve justement.  Or, cette nuit, j'ai déjeuné avec elle! Je ne me souviens plus du plat principal, qui devait de toute manière être succulent, car je suis restée accrochée à l'entrée : dans de jolis plats à crème brûlée -mon dessert préféré!- elle avait concocté de ces petits flans dont elle nous a déjà parlé.  Mais en lieu et place du brocoli, abondance de gousses d'ail!

Je sais...elle est raffinée et aurait certainement pensé aux suites soufrées de pareille entrée, mais je suis une paysanne et, à la manière de la bourguignonne Colette, je ne dédaigne pas une belle tartine de gousses d'ail, surtout lorsque les dites gousses ont longtemps mijoté dans les sucs d'une viande mise à cuire. Et puis, c'est mon rêve après tout!

Je me suis donc régalée, puis réveillée avec le sourire aux lèvres en me disant, cependant, que j'avais oublié de la remercier! Grand merci donc pour ces agapes oniriques et gastronomiques!!!

Et bon anniversaire à Honey qui a treize ans aujourd'hui!!!

samedi 10 mars 2012

Photo de la semaine (2) : l'oeil d'Altmejd


Cette sculpture s'intitule L'oeil; elle est de Davif Altmejd et se trouve située devant l'ancienne église néo-romane Erskine and American.  Cette  église a été achetée par le Musée des beaux-arts de Montréal et reconvertie en salle de concert intime...

Compte tenu du nombre de questions qu'a suscité cette photo, je crois que je dérogerai un peu aux règles en donnant quelques précisions complémentaires...



Cette photo est ma seconde participation à la proposition d'Amartia.

Cette sculpture de bronze a été commandée à David Altmejd pour accueillir le visiteur à l'entrée du nouveau pavillon du Musée des beaux-arts de Montréal.  Ce jeune sculpteur, né en 1974, est Québécois, mais il travaille, comme beaucoup d'artistes visuels, entre Montréal, New York et Londres.

Dans cet article, Altmejd explique certaines de ses choix : http://www.cyberpresse.ca/arts/arts-visuels/201109/26/01-4451592-inauguration-de-loeil-de-david-altmejd.php

En résumé :

-L'oeil est ce qui fait le lien entre l'intérieur et l'extérieur du corps;
-Le trou dans l'abdomen «symbolise une porte d'entrée vers l'art, la culture, la connaissance.»
-Il s'est inspiré tout à la fois des «figures debout» de l'art européen et de l'ange.

Voici un second cliché. La hauteur de la statue ne facilite pas la tâche du photographe qui serait mal vu de se promener avec échelle ou escabeau sur la rue Sherbrooke...






samedi 3 mars 2012

Photo de la semaine (1) : vache enneigée

Je me laisse tenter à mon tour par la proposition d'Amartia, car cela me permet aussi de faire un petit clin d'oeil au dernier billet de Danielle!




C'est une copine à quatre pattes rencontrée sur l'avenue du Musée à Montréal.  Elle m'a confié avoir aussi hâte que moi au printemps et pour cause!!!




  Amartia est à l'origine de cette proposition de photo de la semaine.  Vous pouvez consulter son blog à l'adresse ci-dessus pour découvrir les autres participants.

samedi 25 février 2012

Petit questionnaire d'AnnaLivia (1)

Moi qui parlais du questionnaire de Proust la semaine dernière...

Vous connaissez toutes le principe du tag sur les blogs.  Je l'ai, personnellement, découvert récemment.

Mon petit côté, mon grand côté rebelle devrais-je dire, s'oppose un tantinet à ce genre de chose.  Par contre, par déformation professionnelle, il m'est difficile de ne pas répondre à une question posée.  Je couperai donc la poire en deux et répondrai à l'invite d'AnnaLivia, mais sans relayer cette invitation à onze autres personnes.  J'espère que tu  ne m'en voudras pas.  Si d'aventure quelqu'un a envie de poursuivre cette chaîne, qu'il soit le bienvenu...


Mon tableau préféré :

Est-il possible de répondre à pareille question? il faudrait préciser le Musée, la ville, le genre aussi.  Sans compter le fait qu'ayant vu la plupart des tableaux sous forme de reproduction, puis-je avoir une idée juste de ce que j'aimerai au moment où je verrai l'original et ne dirai-je pas, comme le narrateur devant madame de Guermantes : «C'est cela? ce n'est que cela madame de Guermantes?» la particularité du travail de l'imagination, chez lui, l'amenant toutefois à se recomposer presque aussitôt une image mentale pour mieux dénier la réalité qu'il a sous les yeux, le tout s'appuyant, dans le cas précité, sur un simple sourire anonyme de la duchesse dans l'église de Combray.

Mais cela ne résout pas mon problème.  Disons que je choisirai un tableau auquel je vais toujours rendre visite lorsque je vais au Musée des Beaux-Arts de Montréal : le tableau d'Emmanuel de Witte.



Je commencerai, la semaine prochaine, une série sur les oeuvres du Musée des Beaux-Arts de Montréal, la grève estudiantine me permettant enfin d'avoir accès aux archives qui sont rarement ouvertes.  Il faudra toutefois un certain temps avant que je ne vous parle de ce peintre hollandais, car j'entends débuter par les tableaux d'artistes canadiens, moins bien représentés, me semble-t-il, dans les bases de données et dans les billets de nos spécialistes en peinture : Alba, Nathanaëlle et Tilia.

Disons, pour le moment, que le calme de cette scène, le jeu de lumière à la Vermeer, mais venant de la direction opposée à celle que l'on retrouve chez le peintre du petit pan de mur jaune, et la perspective qui nous invite à entrer pour écouter la joueuse d'épinette sont autant d'éléments de réjouissance pour l'oeil dans cette oeuvre qui s'intitule justement Intérieur avec une femme jouant de l'épinette.

Votre poète préféré :

Chère AnnaLivia, tu connais mon goût des méandres et des digressions pour les avoir subis en classe pendant toute une session.  Tu vois, je crois que j'aurai de la difficulté à répondre à cette question.  J'ai un handicap face à la poésie... Un peu comme les oeuvres pour piano qu'il me faut mémoriser pour vraiment les apprécier, je n'aime que les poèmes que je peux apprendre par coeur, ce qui réduit un tantinet mes lectures et découvertes dans le domaine, tu en conviendras.  Je pourrais contourner la difficulté en te disant que j'opterai plutôt pour un romancier qu'il ne me semble pas avoir besoin de nommer, mais je cesserai, pour une seconde, d'être mauvaise élève et je te dirai que, du côté québécois à tout le moins, je reviens souvent à quelques textes de St-Denys-Garneau et en particulier à celui-ci : 

Je ne suis pas bien du tout assis sur cette chaise
Et mon pire malaise est un fauteuil où l'on reste
Immanquablement je m'endors et j'y meurs.

Mais laissez-moi traverser le torrent sur les roches
Par bonds quitter cette chose pour celle-là
Je trouve l'équilibre impondérable entre les deux
C'est là sans appui que je me repose.

Certes, ce n'est pas l'économie des vers de Racine, tellement beaux dans leur sobriété. Ou la fulgurance d'un vers de René Char qui suffit à peupler une journée... il y a cependant, dans l'oeuvre de St-Denys-Garneau un mal-être qui fait écho à celui de sa génération de créateurs canadiens-français et, pour cela, je m'y retrouve.

Votre livre préféré : 

Je ne voudrais pas être redondante en citant à nouveau Proust.  J'hésite donc entre deux oeuvres : Les Thibault de Roger Martin du Gard et L'Ultime Alliance de Pierre Billon.



On ne se lasse pas de la lecture de Proust, pour mille et une raisons. J'en sélectionnerai une, la plus évidente peut-être : la richesse de l'expression.

Dans le cas de Martin du Gard et de Billon, ce sont surtout de superbes raconteurs d'histoires.  Ici, pas d'effets de toge, si je puis dire, le style disparaît devant le récit qu'on ne peut plus lâcher.

Une gourmandise qui vous fait plaisir : 

Je surprendrai Françoise à laquelle je rappelle, de temps en temps, mon végétarisme naissant, mais pas AnnaLivia qui m'a déjà invitée pour ce festin cannibale : une fois par an, je mange un vrai tartare de boeuf avec des frites! Je suis une adepte du cru, mais ce sont le plus souvent les poissons qui ont ma faveur, mais le tartare...MIAM!!!

Une ville où vous aimeriez vivre : 

J'espère que je ne serai pas bannie pour toujours et à jamais par mes copinautes comme dit Michelaise, mais j’avoue que, bien que je me languisse de Paris et que les vacances italiennes sont toujours bienvenues, j'élirai probablement plus volontiers domicile, parmi les villes que je connais s'entend, à New York!  Pour Central Park, pour la richesse des musées et pour la folie de cette ville survivante devenue plus aimable après septembre 2001.



Je prendrai encore une autre liberté avec les règles du jeu en vous revenant à un autre moment pour la suite... Sans rancune, AnnaLivia!

Bonne semaine!

P.S. Ma déformation pédagogique me souffle qu'il aurait peut-être été intéressant de savoir si qui est représenté sur la dernière mosaïque : 

sur la ligne du haut : l'Empire State Building pendant les vacances de Noël; Central Station; un détail du Balzac de Rodin; une des petites silhouettes ornant la station de métro Prince Street;

sur la ligne du bas : ma pomme devant Times Square; un détail d'une toile de Bruegel; le détail d'une des fresques du Chrysler Building; le portrait de Gertrude Stein par Picasso et, juste au-dessus, un détail d'une toile de Klimt. 






dimanche 19 février 2012

Le fanatisme inversé




Comme plusieurs personnes se sont récemment intéressées à Proust, j'avais entrepris, hier, de répondre à son célèbre questionnaire, mais j'ai laissé ce texte dans mes archives, car il mettait trop de l'avant le «moi haïssable» de Pascal, et mon égotisme n'est peut-être pas encore assez développé...

L'une des questions me servira tout de même d'amorce : celle qui concerne le héros favori dans le monde de la fiction.  Proust avait répondu : «Hamlet», mais, de mon côté, j'optai, dans un premier temps, pour un détective célèbre : le «Poirot» d'Agatha Christie, tout particulièrement dans l’interprétation qu'en donne le comédien britannique David Suchet. Mais, mon cerveau fonctionnant mieux lorsqu'il se meut, j'ai eu une révélation tardive en faisant sortir le grand chien au milieu de la nuit :  mon compagnonnage avec l'Alceste de Molière est beaucoup plus ancien, ma perception du personnage ayant toutefois évolué au fur et à mesure que je vieillissais.

Si j'ai, petit à petit, appris à contrôler, contrairement à Alceste, mes colères hyperboliques, souscrivant désormais à la maxime de Philinte selon laquelle

«la parfaite raison fuit toute extrémité
et veut que l'on soit sage avec sobriété»,

il existe encore des situations qui me font violemment réagir et considérer la fuite dans le désert à l'instar du Misanthrope.


Le Québec que nous connaissons aujourd'hui a été rendu possible par les mutations engendrées par la Révolution tranquille amorcée au début des années soixante dans la foulée de la mort du premier ministre conservateur, Maurice Duplessis.  Comme je suis née en 1961, à la campagne qui plus est, j'ai connu ce qui traînait encore de la période précédente, marquée par l'omniprésence de la religion catholique dans tous les domaines de la vie publique ou privée.

Si je suis aujourd'hui athée, j'ai tout de même été baptisée et j'ai fait ma première communion tout en blanc comme la plupart des Québécois de ma génération.  La petite Bible de poche volée par ma mère, avec le consentement amusé de celui-ci, au prêtre qui avait célébré son mariage, l'abbé Champagne, est toujours sur ma table de chevet, et cela ne me semble pas étrange, puisqu'il s'agit d'un fabuleux recueil d'histoires ayant marqué la culture occidentale pendant presque deux millénaires.  J'ajouterai que, si l'on exclut l'idée de croyance, les valeurs que véhicule l'Évangile me semblent tout à fait acceptables.  Ce que l'Église et ses papes successifs en ont fait, c'est autre chose.   Je considère donc l'attitude précédemment décrite comme empreinte de tolérance, éclairée et respectueuse, et il ne me viendrait pas à l'idée de dire à mes tantes qui ont presque quatre-vingts ans qu'elles sont un peu crétines d'aller encore à la messe et de croire en Dieu.

Imaginez donc ma réaction, la semaine dernière, lorsque j'ai appris qu'un enseignant du primaire avait supprimé les dernières paroles de l'Hymne à l'amour de Piaf : «Dieu réunit ceux qui s'aiment» sous prétexte de laïcité à l'école pour respecter les croyances de chacun.  Le chancre hideux et fortement contagieux de l'imbécillité a encore fait, me suis-je dit, une victime consentante...

Pire encore, une ligne ouverte radiophonique. captée pendant que je faisais la vaisselle, a failli pulvériser les assiettes que j'avais dans les mains, car plusieurs intervenants affirmaient qu'il fallait sortir toute allusion à la religion des écoles et ne présenter le fait religieux qu'à des adultes de dix-huit ans et plus.

Lorsque, dans le questionnaire de Proust, on demandait ce que je détestais le plus, j'avais commencé par répondre : les nouveaux riches; je me ravise maintenant, car j'avoue que les fanatiques, surtout ceux qui, prétendant s'opposer à un autre fanatisme, en rajoute une couche dans le domaine de l'intolérance, me font vomir!

La non-acceptation de ce qui fait partie de notre histoire culturelle au même titre que «Le nègre de Surinam» du Candide de Voltaire ou la leçon de français de Tintin aux petits noirs du Congo belge correspond, à peu de chose près, aux falsifications de l'histoire des régimes totalitaires comme celui de Staline ou de la Chine communiste.  L'Occident a été construit en grande partie par la religion, les cathédrales gothiques en témoigne partout à travers l'Europe; plusieurs nations européennes ont participé au commerce triangulaire; il y a eu des esclaves sur notre continent pendant longtemps.  Le dire, ce n'est pas l'approuver; enseigner cette histoire, c'est peut-être avant tout nous permettre de dire que nous sommes maintenant, heureusement, ailleurs, mais cela ne l'empêche pas d'avoir existé!

Je ne sais pas exactement où cela va nous conduire, mais je vois déjà, en classe, les prémisses de ce phénomène qu'évoquent les conférenciers en histoire de l'art, lorsqu'ils nous expliquent que nous ne connaissons plus la signification de tel ou tel symbole qui était pourtant parfaitement lisible au moment de la production de la peinture examinée.  Passe encore qu'il faille multiplier par trois les explications de la Communion de Van Dongen devant un groupe d'enfants musulmans que je promenais dans les salles du Musée et qui ont tous pris des mines dégoûtées lorsque je leur ai dit que le prêtre buvait le vin et prenait un morceau d'hostie avant d'en distribuer de plus petites aux fidèles.

Mais il est de plus en plus difficile de faire comprendre, ne serait-ce que le Tartuffe.  Et de me mettre à genoux en classe pour expliquer l'expression québécoise de «rongeux de balustre» qui fait autant image, chez nous, que la grenouille de bénitier ou la punaise de sacristie, créatures que je convoque pour expliquer le mot dévot.  C'est tellement, tellement loin pour eux... et même si j'ai les genoux qui craquent en me relevant, je n'ai pourtant pas l'impression d'être si vieille!

Pour reprendre une autre expression bien de chez nous, mais qu'il me faudra peut-être bientôt censurée: «Dieu seul sait ce qui s'en vient, pis le yâb s'en doute!»



P.S. Le «yâb» est une transcription phonétique de la prononciation orale du mot «diable» dans le contexte de l'expression précédemment citée.



mercredi 8 février 2012

Pour vous rincer l'oeil...

Je sens Michelaise frémir...  N'aie crainte!

En réalité, la fin de semaine passée, je n'ai pas réussi, comme le préconise Virginia Woolf dans Une chambre à soi, à tordre le cou de la fée du logis.  Comme la salubrité de notre habitation était légèrement menacée, Honey et moi avons décidé de nous consacrer à quelques tâches domestiques.  Nos fonctions sont très bien réparties : je nettoie et elle salit.  La photographie ci-contre illustre d'ailleurs son intense participation à mes travaux :

À défaut d’avoir eu le temps de vous concocter un charmant billet de mon cru, je n'ai pu m'empêcher, étant comme vous toutes une junkie de culture, de «consommer» quelques petites choses entre les périodes de frottage intensif.  J'ai donc eu envie de vous les faire partager...

Chroniques de Jérusalem




Angoulême est à la BD ce que Cannes est au ciné.  C'est dire à quel point la chauvine en moi a été comblée!!!  C'est en effet l'album Chroniques de Jérusalem qui a remporté cette année le Fauve d'or, distinction décernée au meilleur album de l'année.

Né en 1966, Guy Delisle est moins connu, au Québec, qu'un autre bédéiste presque de la même génération : Michel Rabagliati.  Les aventures de son alter ego, Paul, ont permis à Rabagliati de se tailler une place enviable dans le coeur des lecteurs québécois. Mais cet auteur méritant un peu mieux qu'une simple mention, j'y reviendrai ultérieurement.

Depuis des décennies, les bulletins d'informations nous tiennent au courant des échecs successifs des tractations entre Palestiniens et Israéliens. Nous avons donc l'impression de connaître un certain nombre de choses au sujet ces deux peuples.  Lisez ces Chroniques.  Vous constaterez à quel point le quotidien de la cohabitation entre Juifs, Musulmans et Chrétiens, dans la ville de Jérusalem, est fait de mille et un petits détails qui n'ont pas échappé à l'observation de Delisle.  Un très, très grand plaisir de lecture!  Vous pouvez d'ailleurs vous faire une idée en regardant les trente premières pages de la BD qu'il nous présente sur son site personnel dont je vous ai donné l'adresse plus haut.

Stéphane Heuet et Proust


Bien.  Je sens que c'est maintenant Danielle et peut-être Françoise qui vont m'attendre au détour avec une brique et un fanal.

Comme vous deux, j'aime Proust d'amour.  Comme je l'ai découvert lorsque j'avais seize ans, je fais le pari, à chaque année, de le présenter en classe, car, sur mes 120 étudiants, il y en a toujours un, deux si c'est une année faste, qui accroche à cette oeuvre et ouvre donc ainsi les portes d'un univers auquel il pourra revenir tout au long de son existence ( voir le billet de Danielle).

Évidemment, il y a les 118 autres.  Je ne peux pas tordre le cou, en plus de la fée du logis, de tous ceux qui «ne peuvent pas saisir [les réalités] qu'ils ne portent pas déjà en eux». (Marcel Proust, L'indifférent) L'hécatombe... je ne vous dis pas et vous laisse imaginer.  Donc, je dois trouver quelques subterfuges.  Et l'un de ceux-ci est la présentation de l'adaptation que Stéphane Heuet a entreprise...en BD.  Il est arrivé jusqu'au volume d'À l'ombre des jeunes filles en fleur.  Comme je trouvais qu'il tardait un peu pour la suite, je lui ai écrit cet été pour le rappeler à l'ordre.  Il m'a expliqué qu'il avait fait un petit ouvrage consacré, comme vous le voyez ci-contre, au monde de la mer, car il est marin et même fils de marin.  Un homme a bien le droit de se délasser un peu, mais j'espère qu'après mon rappel à l'ordre, il reviendra bientôt au Côté de Guermantes.  Sinon, je récidiverai.  Je sais être tenace lorsque besoin est.  Vous ai-je déjà raconté la réponse du libraire à qui je téléphonais toutes les semaines -j'avais quinze ans, donc au milieu des années-soixante-dix- pour savoir si mes Cahiers d’André Walter étaient bien arrivés? de guerre lasse, il m'a un jour répondu que le bateau les apportant avait fait naufrage...

Revenons à Proust.  J'utilise donc quelques cases de la BD de monsieur Heuet pour que mes étudiants de 2012 puissent avoir accès à ce monde qui se cache derrière les mots de Proust.  Voici l'une de ces cases provenant de l'album intitulé Un amour de Swann. Pas mal comme représentation de la bibliothèque de Charles, non?  Je sais, je sais.  La Recherche, c'est avant tout la beauté d'un texte, mais Proust était tellement habité par tous les autres arts... Toujours est-il que, si vous décidez d'aller voir d'un peu plus près, ne commencez pas nécessairement par Combray.  Comme cela arrive souvent, le bédéiste a évolué dans son dessin et il avoue lui-même que, si le temps lui est donné, il recommencera Combray dont le dessin est plus sommaire que celui des deux volumes d'À l'ombre des jeunes filles en fleur.


Montréal en photos


Contrairement à Françoise qui a la science infuse et nous présente toujours de très belles photos tout en avouant n'avoir aucun intérêt pour la technique, j'avoue faire partie de ces tâcherons qui ont besoin de décortiquer et de comprendre.  Cela m'amène à lire quelques revues de photographies que vous voyez sur vos présentoirs comme Chasseurs d'images ou  Réponses photos.  Comme je l'ai expliqué plus haut, les publications nous arrivent à la rame, il est donc peu probable que vous puissiez trouver dans vos kiosques le numéro de janvier de Réponses Photos.  Ne craignez rien, je ne vous parlerai pas des mérites comparés des divers objectifs, leur poids étant, pour moi, un critère majeur, compte tenu de mes os qui semblent, peu à peu, devenir de verre.  Par contre, je vous invite instamment à aller voir le site d'un jeune Français de trente-cinq ans, infirmier de nuit à Montréal, qu'il habite depuis deux ans avec sa petite famille.  Ses illustrations sont protégées et vous devrez donc faire le détour pour voir un peu son «journal de Montréal», car il s'est fixé comme objectif de mettre en ligne une photo par jour.  Comme cela arrive souvent, le regard neuf de quelqu'un qui débarque donne à voir la ville sous un nouvel angle... http://www.bwiti-photos.com/fr/portfolio-8368-0-100-journal-de-montreal.html

Voilà! Mon éclectisme vous a donné le tournis? Ne vous en faites pas, je m'énerve moi-même.  Et lorsque les promenades bi-quotidiennes avec Honey ne suffisent pas à me calmer... je reprends la brosse et le balai!!! et vogue la galère ;0)

Rendez-vous bien jusqu'au week-end en un seul morceau.  Il paraît qu'il fait froid chez vous, ces jours-ci... Comme nous serons au diapason pendant la fin de semaine (-15 ou -17 degrés) je resterai bien au chaud pour remplir la promesse faite à Nathanaëlle et à Tilia : vous présenter quelques peintres québécois qui ont traité de l'hiver et dont les tableaux se trouvent sur les cimaises du Musée des Beaux-Arts de Montréal.

@ +







dimanche 29 janvier 2012

La saga des condoms Benetton


En ce dernier dimanche de janvier, j'ai pensé ressortir de mes «archives» un petit souvenir approprié pour la méditation dominicale. Je vous demanderai, en plus des yeux de l'âme, de convoquer ceux de l'esprit, car en cette époque lointaine où le numérique n'avait pas encore pénétré les masses laborieuses, nous étions plus parcimonieux en matière de clichés lorsqu'il fallait débourser espèces sonnantes et trébuchantes pour l'obtention de la moindre image.

Bonne lecture, donc. Le recueillement vous permettra sans doute d'approfondir la signification du ci-dessous message…




 

C'est une petite école sise tout au haut de la montagne, derrière l'oratoire St-Joseph. Rare privilège, on y étudie encore paisiblement à l'ombre des arbres, au milieu des écureuils et des religieuses aux longues robes noires d'un autre temps. Ce jour-là, pourtant, les années 90 allaient brusquement se rappeler à notre souvenir dans toute leur singularité. Pénétrant dans la salle des professeurs, je perçus en effet une agitation pour le moins inhabituelle dont j'allais bientôt percer la cause.

 

 
«Ce n'est pas possible ! Il faut ab-so-lu-ment qu'elles retirent cela !

-Elles ont beau avoir le droit d'accrocher ce qu'elles veulent dans leur classe, il y a tout de même des limites !

-Moi, ça m'énerve : j'peux pas enseigner, j'arrive pas à m'décrocher les yeux de c't'affaire-là ! »

 

 
Qu'est-ce qui pouvait bien méduser ainsi notre pétillante physicienne et provoquer les foudres du bel historien ténébreux ? M'immisçant dans le groupe, toutes oreilles déployées, je finis par saisir ce qui s'était produit. L'une des classes de 4ème secondaire, pas la folle-échevelée-sympathique, mais l'autre, la pondérée-silencieuse-studieuse, avait semé le trouble dans les esprits de quelques-uns de ses professeurs, en affichant au fond de la classe un joli vivier de multicolores condoms déployés, image sur laquelle monsieur Benetton avait jeté son dévolu pour illustrer une nouvelle fois son «United colors».





 

 
Entrant le lendemain dans cette classe, je cherchai tout naturellement l'objet du délit. J'examinai de toutes mes lunettes le mur du fond car, myope comme une taupe, je dus vraiment m'attarder un petit moment : en lieu et place de l'immense poster qui eût été proportionnel à la réaction enseignante, je finis par découvrir la page centrale d'un magazine, à distance respectueuse de la tribune professorale. Mon éclat de rire fit lever des regards interrogateurs, et je dus expliquer la cause de mon hilarité. Et cette classe, généralement si docile, de se révolter ! Même Brigide s'enflamma, cette élève si calme que je n'osais jamais interpeller de peur de succomber au sournois lapsus qui me guettait depuis que j'avais, pour la première fois, vu son nom sur ma liste d'élèves.

 
Elles me racontèrent alors par le menu les pressions et remontrances qu'elles avaient dû endurer. Et elles mettaient toute leur âme dans ce récit car, habituellement louangées par les enseignants, elles s'expliquaient mal cette hyper-réaction devant une illustration pour elles banale. Imaginez : le professeur d'histoire avait même pris la peine de leur rédiger une gentille petite lettre, abusant d'un tutoiement paternaliste, pour leur remontrer que cet «objet», s'il avait sa place sur la table de chevet, ne devait certes pas s'étaler au su et au vu de tous.

 

 
Ulcérées par ce qu'il faudrait bien appeler un peu d'hypocrisie, elles répliquèrent de façon flamboyante et l'affaire prit encore plus d'ampleur : elles engagèrent les derniers sous du journal étudiant pour y publier, photocopie couleur à l'appui, un article au sujet de l'image incriminée, de leur liberté d'expression et de leur droit à l'information. Comme quoi il convient de prendre garde aux eaux dormantes.

 
Les enseignants ne cessèrent pour autant leur harcèlement et, peut-être par compassion pour les obsédés ou, de guerre lasse, les élèves acceptèrent une concession et déplacèrent la publicité à l'avant de la classe, sur l'une des parois constituant la niche dans laquelle s'encastrait le bureau du professeur. Pour voir l'image, l'enseignant aurait dû sortir de sa niche et carrément se retourner… La physicienne pourrait délaisser le dénombrement des condoms pour s'adonner à d'autres activités didactiques.

 

 
Ainsi, sur ce petit bout de mur, voisinèrent dorénavant les condoms Benetton et la pensée qu'avaient, au début de l'année, disposée les religieuses en lettres multicolores : «Dieu fait les premiers pas.»

 
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